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J’enverrai à Dieu tous les coupables. N’Anza Tata (2025)
"Je lui ai sorti le grand jeu pour lui faire comprendre que j’étais une brute d’une autre espèce. » (p.136)
By Sonia Le Moigne-Euzenot Posted in Non classé, Sonia Le Moigne Euzenot on 8 juillet 2026 0 Comments
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N’Anza Tata, nouvelliste et dramaturge, propose un premier roman publié aux Lettres Mouchetées en 2025 : J’enverrai à Dieu tous les coupables.

À Kinshasa, Elima vit chez sa mère et son père adoptif. Il poursuit ses études au petit séminaire de Kikwit. L’avenir qu’il s’y prépare devrait lui permettre de rendre sa famille fière de lui. Le jeune homme aime la lecture, il s’en nourrit goulûment. Elima est un enfant modèle, en quelque sorte ! Attentif et tendre envers sa mère qu’il admire.

Le roman s’ouvre pourtant sur une attaque des kulunas, ces jeunes, ces shégués, organisés en bandes ultra violentes prêtes à tout pour imposer la terreur et défendre ce qu’ils considèrent comme leur territoire. Elima est devenu un chef de bande, aussi cruel que nécessaire pour conserver son statut. Elima ? Celui qui vient de décrocher son diplôme d’État au petit séminaire de Kikwit ? Le même ?

J’enverrai à Dieu tous les coupables n’est pas le premier roman qui s’intéresse aux shégués. En 2016, Jean Bofane, notamment, dans Congo Inc. cherchait à témoigner de leur démesure, de leur sauvagerie, de leur vulnérabilité aussi. Il montrait des jeunes, voire de très jeunes enfants broyés par une société incapable de les protéger d’eux-mêmes.

En 2025, si N’Anza Tata choisit encore d’aborder ce sujet, c’est qu’il est toujours d’actualité. Hélas ! 10 ans après ! Reste qu’en tant qu’écrivain, se pose très tôt la question de savoir comment raconter ce qui a déjà été raconté ; comment dire ce qui n’a pas déjà été dit ; comment  ne pas écrire un énième récit sur ce sujet si douloureux ?

Comme ses prédécesseurs, N’Anza Tata n’esquive pas de rapporter les combats, les tortures, les blessures atroces. Il sait trouver la façon de les décrire, son écriture est autant capable d’exhiber des actes d’une barbarie insoutenable que de se placer du côté des victimes terrorisées dont il parvient à partager la panique. L’effet de réel est indéniable.

Le passage qui suit se situe au moment où des creuseurs, en quête de diamants, sont surpris par l’arrivée de ceux qu’on nomme, par un bien curieux euphémisme, les suicideurs. C’est Elima qui rapporte :

Chacun tenta de détaler pour sauver sa peau, en attendant de se retrouver plus tard dans le village voisin. C’est alors qu’un coup de feu retentit, puissant et terrifiant. Le grondement arracha littéralement le sol sous nos pieds. Il ramollit nos jambes, prises de tremblements incontrôlables. Jamais un tel bruit n’avait ébranlé mes tympans. On aurait dit la plainte d’une terre en colère, poussant un cri de désespoir avant d’engloutir l’humanité. Nous n’eûmes pas le temps de fuir. (p.119)

Comme ses prédécesseurs, N’Anza Tata réfléchit à la place à octroyer à ces shégués, ivres de chanvre, dont il serait trop facile de se dire qu’en s’entretuant ils évitent à un État de s’occuper d’eux. L’auteur n’élude pas la lâcheté de celles et ceux qui détournent leur regard de cette réalité. Il choisit même de suivre le point de vue d’Alima, un jeune homme modèle, on l’a dit, voué à un avenir qu’il a pris soin de forger en menant ses études à terme. N’Anza Tata laisse néanmoins ouverte la question de savoir pourquoi, après le décès de sa mère, victime d’un féminicide, jeté à la rue, Alima bascule dans la violence, comme si l’inéluctable n’avait pas besoin de récit.

Le roman suit une vie dont Elima n’est jamais maître. Chacune de ses décisions est la conséquence d’un danger à éviter. L’engrenage l’entraîne dans des situations où il se perd toujours davantage, où il se rend complice d’actions mafieuses dont il ne peut, semble-t-il, s’extirper.

On le suit à Mbuji-Mayi, dans la région du Kasaï, où aucune loi n’a de valeur, où le fol espoir de trouver un diamant dans ces trous creusés à plusieurs mètres de profondeur, rend les creuseurs capables de tout parce que, dans cet univers, tout est gabegie, arnaque, torture, et où les corps sont mis à rude épreuve.

Le titre : J’enverrai à Dieu tous les coupables est une actualisation de la phrase qu’Élie Kalama, un étranger de passage, agent du renseignement, disait à Jina, la grand-mère d’Elima : «  Nous enverrons à Dieu tous les coupables » (p.88) L’homme, à ses propres risques, la prévient du massacre dont il sait qu’il sera perpétré à Katekelayi. La phrase de Kalama, isolée, est un peu énigmatique.

Le recours à la première personne du singulier renvoie à la narration conduite par Elima, mais aussi, probablement, au statut du livre lui-même. Ce titre affirme, ordonne une sanction. Il induit l’idée d’un roman  façonné pour que des coupables soient désignés. Ils devront être jugés. Le livre, lui, s’inspire de faits réels. La quatrième de couverture le précise. Cela le rend légitime à dénoncer. Ce roman est indispensable.

J’ai aimé ce livre. Le parti-pris de ne jamais déléguer le point de vue d’Elima à d’autres personnages me semble pourtant  être sa faiblesse. L’intrication des personnages au sein du récit n’est jamais fluide. Que le récit ne soit pas linéaire est certes l’occasion de croiser la vie, l’expérience d’autres personnages, d’aborder d’autres questionnements, de susciter d’autres réflexions, sur l’identité métisse, sur la place de la femme dans un couple, sur la prostitution, mais cette chronologie bousculée apparaît forcée. Certaines pages, paragraphes, ont recours aux crochets [..], et interrogent : peut-être parce que les lignes concernées n’ont pas si aisément leur place à cet endroit? Les crochets chercheraient à les isoler de la diégèse ? Quelques lignes apparaissent en caractères gras, peut-être pour être  plus repérables, mais sans qu’on comprenne vraiment pourquoi…Toutes ces ruptures dans le fil narratif pourraient pourtant prendre tout leur sens. La plupart d’entre elles s’ouvrent sur les expériences personnelles des êtres qu’aime Elima : Annie, sa mère, Jina… Ce que vit Elima est suffisamment déstabilisant pour qu’il ait besoin, en effet, de chercher du réconfort en écoutant les récits familiaux. Sa quête identitaire, retrouver l’histoire de Jina, est une façon de se définir autrement qu’avec ce prénom : Elima qui  signifie « fantôme ». Ces récits sont très attachants.

Tous ces indices typographiques paraissent pourtant artificiels parce qu’ils n’enrichissent pas un projet littéraire clair. Dans plusieurs de ces pages, l’écriture de N’Anza Tata y est moins soignée, bien plus banale.

Le dernier chapitre intitulé «Cinq ans plus tard…» commence par « Cher Journal, fidèle compagnon de route » (p.145). Il éclaire le statut de J’enverrai à Dieu tous les coupables d’un nouveau jour. J’ai lu un journal sans jamais me douter que c’en était un. La surprise est totale. Voulue ? Ou bien, je n’ai pas su distinguer les signaux ? Ceux d’une réflexion formelle en cours, d’un texte en train de se composer?  Pourrait-il s’agir d’une réflexion formelle qui en viendrait à bousculer le statut de narrateur parce qu’Elima ne peut se laisser aller à subir sa vie?

J’ai lu J’enverrai à Dieu tous les coupables jusqu’au bout parce que ce livre m’a intéressée et parce que le plus souvent, j’ai été très sensible à la qualité d’écriture de N’Anza Tata.

Sonia Le Moigne-Euzenot

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