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Se plonger dans les imaginaires d'afrodescendants et des continents noirs

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TOUHFAT MOUHTARE, JOCELYN DANGA, une lecture comparée.

Péripéties d’une écriture sur les élites africaines tentées par une intégration en France

TOUHFAT MOUHTARE, JOCELYN DANGA : Péripéties d’une écriture sur les élites africaines tentées par une intégration en France

NDLR : Cet article a été produit  dans le cadre d’une collaboration de la plateforme Chroniques littéraires africaines et la revue colombienne ElMalpensante, n°282-283, traduit en espagnol par Andrés Hoyos Restrepo, avec la collaboration de la Fondation Kintambo.

Les discours sont nombreux sur le mouvement des élites africaines vers l’Occident. La littérature africaine a de tout temps traité, commenté la question du regard des étudiants et des élites africaines en Europe, écartelés entre le désir de rentrer en Afrique et de s’impliquer dans la vie publique ou le choix d’un exil en ces terres d’accueil. Cette démarche a évolué au fil des décennies. Les thèmes de l’ivoirien Bernard Dadié, du Sénégalais Cheikh Hamidou Kane ou de Karim Socé faits d’émerveillement, de liberté, de revendications et de perspectives d’un retour sont très différents de celles qu’on va découvrir dans les ouvrages respectifs de la romancière comorienne Touhfat Mouhtare et de l’écrivain congolais.

Touhfat Mouhtare (Comores)
Âmes suspendues (éd. Coelacanthe, 2012)
Vert cru (éd. KomEdit, 2017, finaliste du Prix Senghor du 1er roman francophone)
Le feu du milieu (éd. Le Bruit du monde, 2022, Prix Alain Spiess du 2nd roman)
Choses qui arrivent (éd. Bayard, 2025, Prix littéraire de la Renaissance Française)

Jocelyn Danga (République Démocratique du Congo)
Cette lettre que je t’écrirai peut-être jamais (éd. Nzoi, 2023, Médaille d’or des Jeux de la Francophonie)
Né sur des pissenlits (éd. Elyzad, 2026)

Présentation des œuvres : Court résumé des deux romans et profil des auteurs.

Né sur des pissenlits, Jocelyn Danga, éditions Elyzad : Errer dans son propre pays.
Muntu Da Silva est un professeur de philosophie dans un établissement privé de la capitale congolaise. Il croque un quotidien à Kinshasa, entre une classe sans élève, l’aventure que constitue un retour à son domicile si par malheur, une pluie équatoriale s’est abattue sur la mégapole. L’écriture de Jocelyn Danga est à la fois grandiloquente, incantatoire, ordurière dans certaines de ses descriptions. C’est un homme désabusé, décalé, distant, habité par une colère sourde qu’il semble ignorer. Il vit dans une cour commune, moro, avec sa mère et une flopée de voisins, dont certains personnages sont particulièrement corrosifs. L’enseignant est à la fois respecté et moqué. Moro, c’est son unique famille dans cette ville gigantesque et dans cette petite demeure, il y a beaucoup d’amour sans démonstration excessive, sans effusion. Quand un de ses anciens promotionnaires de formation l’invite à prendre un verre dans un bar, il s’ensuit une cuite mémorable après laquelle rien ne sera plus comme avant pour Muntu Da Silva…

Choses qui arrivent, Touhfat Mouhtare, éditions Bayard :
Que se passe-t-il si, à l’injonction du renouvellement d’un titre de séjour en préfecture, avec ses longues files où les étudiants étrangers, les travailleurs immigrés, les demandeurs d’asile, les résidents permanents élisent dans certaines circonstances domicile aux portes du site administratif pour être sûrs d’être reçus par l’administration et ainsi obtenir un sésame ? Que se passe-t-il si, l’étudiante s’accorde un moment de légèreté, en ne se présentant pas au rendez-vous ? Que se passe-t-il ?

Les artistes sont de doux rêveurs. Et Touhfat Mouhtare en est une qui a décidé, le temps d’un roman, de revenir sur un épisode particulièrement singulier de sa vie : l’interruption de son séjour légal en France. Une rupture avec la légalité non pas comme un acte de résistance, mais plutôt comme un défi à l’apesanteur. J’ai organisé récemment deux événements littéraires autour de Choses qui arrivent, à savoir une émission et une rencontre littéraire dans une très belle médiathèque du nord de Paris. Et en écrivant cet article, je réalise que je ne lui ai pas posé une question inconvenante, celle que j’imagine le personnage central féminin du roman d’Ali Zamir, Anguille sous roche (éd. Tripode) lui aurait probablement posé : “Peut-on s’autoriser une telle légèreté, une telle liberté et pas se présenter à une demande de renouvellement de titre de séjour”, elle, qui a été avalée par l’Océan Indien en tentant de rejoindre Mayotte à bord d’un kwasa-kwasa. Mais, à chacune son histoire. Celle de Touhfat Mouhtare comprend un propos élitiste sur la liberté, sur le refus d’une assignation, d’un diktat administratif et de tout compromis pour justifier légalement sur un territoire.

Connexion entre un congolais et une comorienne.

Qu’est-ce qui rapprochent les nouveaux romans de ces deux auteurs ?
L’écriture d’abord. Le rapport à l’administration française, ensuite. Il y a eu une vague importante de réfugiés angolais en RDC, fruit des conséquences des combats fratricides après l’indépendance de ce pays plongé dans une violente guerre civile, ce genre de moments où des femmes ont eu à accoucher sur des fleurs sauvages, des pissenlits… Et par un concours de circonstances, Muntu Da Silva va se rendre en France, du côté de Metz. Le comment, les circonstances de ce mouvement vers le Nord, il appartient aux lecteurs d’en prendre connaissance, en découvrant cet ouvrage.

J’aimerais dans la première partie de cette analyse aborder la forme du discours de Jocelyn Danga pour souligner le processus d’apaisement de l’écriture en fonction du lieu de la narration. Kinshasa pour commencer. Metz ensuite. D’une part, il y a donc le moteur d’un mouvement inconscient vers l’ailleurs et ensuite une forme de sérénité scripturaire face aux contraintes de l’espace d’accueil.
Avec Touhfat Mouhtare, l’approche est différente, bien que l’obstacle administratif finit par être le même. L’élaboration de l’écriture autour de ce choc commun se fait avec des dispositifs disruptifs se basant sur l’évasion, le rêve et l’humour tout en traitant le sujet de manière clinique.

Deux visages de l’élite africaine

L’étudiante : L’expatriation estudiantine qui se transforme en confrontation au réel. Le privilège de classe face au « plafond de verre » racial ou administratif.
La narratrice de Touhfat est la fille d’un diplomate. Elle ne vit pas seule en France au moment où elle se propose de s’exprimer. Elle a été hébergée par sa sœur aînée et elles se voient suffisamment pour que cette dernière réalise qu’un rendez-vous administratif important n’a pas été honoré par sa cadette. Voilà ce que dit la narratrice :

“Ainsi ai-je interrompu, un jour d’avril, mon séjour légal en France. L’épuisement a pris le pas sur la peur d’être en situation d’irrégularité. Le prix à payer pour cette autorisation de tranquillité était trop élevé” (p.10).

La situation peut interloquer, mais la narratrice décrit minutieusement le contexte du renouvellement du titre de séjour dans la ville où elle réside. Un traitement méprisant de celles et ceux qui doivent renouveler leur titre de séjour. Des étrangers qui sont obligés de venir la veille de leur rendez-vous, qui doivent pour certains dormir aux abords de la préfecture pour avoir la certitude d’être reçus et de voir leurs dossiers traités. Et il faut reproduire l’épreuve parfois deux, trois fois dans l’année… Touhfat Mouhtare raconte ces scènes où des hommes et des femmes qui ne demandent qu’à vivre en toute légalité sont fragilisés, voire humiliés. Alors que se passe-t-il si elle ne cède pas à la crainte de cette épée de Damoclès ? Si elle s’offre un moment de légèreté, de “repos” ?

Avec ce roman autobiographique, l’écrivaine nous donne par le biais d’analepses de capter les différentes étapes de son parcours pour permettre de saisir certains des choix de la narratrice. Touhfat Mouhtare s’emploie à cela. Elle part de la bachelière comorienne venue en France pour étudier, pour apprendre. “L’épreuve suivante était l’obtention du visa pour la France, où résidaient des membres de ma famille”. Elle rend compte que dès l’ambassade de France aux Comores, les conditions de réception pour obtenir un visa s’apparente à un parloir de prison. Elle nous dit aussi qu’elle n’est pas libre de sa destination vers le lieu de ses études, en tant que jeune femme comorienne. Démonstration que la geôle du patriarcat local est réelle. C’est en cela que le propos de Touhfat Mouhtare est singulier et qu’il s’épargne un manichéisme simplet. L’objectif est de réussir, dans un cadre familial déjà construit en France. Tout de suite, comme pour bien poser son problème et nous faire entendre qu’elle n’est prête à aucun raccourci, elle marque le territoire qu’elle a choisi et souligne combien il est inconcevable qu’elle rentre aux Comores. Elle a déjà fait l’expérience. J’y reviendrai. Elle est consciente des allégeances nécessaires et que les influences familiales n’ont plus le même poids. A-t-elle été seulement de ce territoire ? Pour que le scan de son personnage soit complet, Touhfat Mouhtare nous donne encore quelques grilles de lecture. Elle nous convoque au Burundi où elle a passé sa prime enfance, Bujumbura, jusqu’à l’avènement des violences entre Hutu et Tutsi à l’abord de la décennie 90, après l’assassinat du président Melchior Ndadayé qui consistuera un des crimes en amont du génocide au Rwanda voisin. Le retour imposé aux Comores suscite les premiers questionnements du personnage-enfant sur son identité, son sentiment d’appartenance.

En relisant ce livre pour les besoins de cet article, je mesure combien l’écrivaine comorienne est extrêmement précise et engageante dans sa manière d’élaborer son discours. Et l’enjeu de cette séquence n’est pas de vous décrire la suite, mais de comprendre cette légèreté qu’elle s’offre en “oubliant”, en “boycottant” un rendez-vous administratif majeur. Étrangement, c’est une possibilité de prendre soin d’elle-même, de se prioriser en tant qu’individu..
Ce qui caractérise toute cette phase de la narration, c’est la douceur. Quand l’horreur prend une place prépondérante, elle est nuancée, elle est amoindrie par une part de rêve, par des contes.

Muntu Da Silva, enseignant en philosophie.

La posture de Muntu Da Silva. C’est le personnage narrateur du roman Né dans des pissenlits. Avec ces deux romans, je réalise une chose : ils m’ont tout de suite énervé par leur entrée en matière. La voix de Muntu Da Silva est singulière, grandiloquente. Elle lui permet d’introduire le roman avec un discours très descriptif sur la ville de Kinshasa, mégapole congolaise de 17 millions d’habitants. Comme je le dis, Muntu ne parle pas de lui-même. Il parle d’abord d’une ville dont il décrit les dérives, les pratiques nauséabondes. C’est un portrait olfactif, très visuel, avec des injonctions qui nous font toucher du doigt un désorganisation profonde de cette société, goûter à l’abandon d’une ville livrée à elle-même. Voilà ce qu’il dit du mur du collège privé où il enseigne :

“Ce mur subit une crise d’identité viscérale, parfois mur, parfois torchon, souvent paillasson, latrine aux heures de pointe” (p.13).

On entend aussi cette ville sonore, musicale. Muntu éructe. Sa description est extrêmement nerveuse, parce que la ville le violente. La classe du collège où il doit dispenser son savoir est déserte. Et quand il a des élèves, de la fenêtre de sa classe, ces derniers ont pour panorama un lot de prostituées qui vendent leur service au plus offrant. En première lecture, cette entrée en matière de Jocelyn pourrait paraître extrêmement caricaturale. Mais c’est son quotidien, dispenser son cours de philosophie dans un établissement privé est un calvaire. L’enseignant a très peu de moyens coercitifs raisonnables pour tenir sa classe.

“Je secoue la tête, désemparé mais résigné comme à chaque fois, je me lève de ma chaise séchoir, une main sur la hanche et trace avec l’autre, des lignes droites sur les boursoufflures du tableau noir […] Je baisse légèrement la tête, en essayant de ne pas fixer la vérité en face, ma vérité à moi, c’est qu’il faut rester cohérent et remplir son devoir, donner cours avec ou sans élève” (p.19).

À côté de ce sentiment de frustration et d’impuissance, Muntu Da Silva possède un havre de paix, la maison de sa mère où il habite, qui rappelle toutefois son absence de contrôle sur sa destinée :

“On m’appelle prof Muntu pour faire court. Trente-sept ans sur terre et toujours na palain* chez moro**, la madre, la seule et l’unique, qui m’a mis au monde sur des pissenlits, à l’abri des AK-47… (p.23).

Dans cette séquence où Muntu se montre plus bavard, il y a trois éléments importants qu’il introduit : l’argot en lingala (palain, pour parler de la maison, de la casa) qui rappelle que Da Silva vit dans un quartier populaire de Kinshasa, le lingala étant la langue de cette ville. Avec moro, le portugais est une troisième langue qui fait irruption dans ce roman et elle fait référence à la terre d’origine angolaise d’une famille qui se résume à une femme et son fils. C’est dans cette langue que la mère de Muntu Da Silva rêve. Dans cette séquence, il est question de guerre, de naissance dans des conditions extrêmes et par conséquent d’un exil fondateur même si le terme n’est jamais prononcé. Comme si une migration intra africaine ne peut pas renvoyer à cette notion. La multiplicité de ces langues rappelle l’éducation de Muntu dans un espace social populaire à Kinshasa, qui le différencie du personnage central proposé dans le roman de Touhfat Mouhtare.

Bien que fils unique d’une réfugiée angolaise, à aucun moment Muntu Da Silva ne revendique ses origines étrangères. C’est d’ailleurs très fin de la part de l’écrivain Jocelyn Danga pour qui la congolité de son personnage principal ne fait l’objet d’aucun débat. La colère profonde de Da Silva est liée aux injustices sociales structurelles d’un pays où sans aucune relation, quel que soit le niveau de formation obtenu, les marges de manœuvre sont extrêmement limitées. En parlant de marge, c’est après une cuite magistrale avec un de ses anciens promotionnaires, qu’il se réveille dans les fanges d’un caniveau malodorant.

Le soulagement au travers de la langue ?

Ce qui me passionne avec ces deux textes, c’est d’observer comment les écritures proposées sont en mesure de porter toutes les crispations, toutes les émotions, toutes les aspirations profondes et inconscientes de ces personnages décalés. Je constate une stratégie de la main tendue par ces romanciers pour embarquer lectrices et lecteurs sur un sujet qui est loin d’être simple. Commençons par ce point avec Touhfat Mouhtare. J’étais, en tant que lecteur, énervé en commençant cette lecture du roman Choses qui arrivent. A cause de la légèreté apparente qui se dégageait de ses premières pages. L’administration française procède par des dispositifs humiliants et éprouvants que j’ai pus personnellement voir s’appliquer vis-à-vis des populations étrangères. Mais comment parler de ces choses qui arrivent dans ce pays sans repousser le lecteur : par l’évasion, le rêve, l’humour sans gommer la gravité de tout cela. C’est un exercice difficile qui nécessite une forme de distance que l’on peut attendre d’un écrivain. Après tout ce n’est pas du journalisme et il ne s’agit pas d’écrire un pamphlet hargneux contre toutes les préfectures françaises. C’est un discours fait d’autodérision, de relativisation. Et c’est une réussite, si on considère la bonne réception de cet ouvrage par la critique et le Prix littéraire de la Renaissance Française obtenu au premier trimestre 2026. C’est le point de vue d’une femme qui déjà enfant en a vu d’autres et choisit, dans son travail d’écriture, de mettre en place des dispositifs d’évitement, de respiration pour l’abord d’événements douloureux comme les prémices d’un génocide en Afrique centrale ou la bascule dans la clandestinité d’une jeune femme en Europe.

Si on revisite les choses du point de vue de Jocelyn Danga, son personnage, Muntu, étouffe à Kinshasa. Il est l’objet de railleries dans son quartier, viré de son collège, en incapacité d’entretenir une femme, sa descente dans les abysses est lente mais sûre. Sa posture d’enseignant semble totalement inutile, ce qui est parfaitement effarant. Par dépit, par impuissance, il insulte, il accuse le laisser-aller autour de lui, il fustige cette forme de soumission à la fatalité. Tout est merdique si on veut être synthétique et fidèle au discours de Da Silva. Il le dit avec l’élégance d’un professeur de philosophie des sous-quartiers qui vit encore chez sa mère à 37 ans. Je me répète, mais tout cela est révoltant et je finis par bégayer en écrivant ma chronique.

Toutefois, ce qui approfondit la comparaison entre ces deux textes, c’est l’arrivée de Muntu Da Silva en France. Une opportunité saisie. Ici, il est essentiel de souligner que l’enseignant n’a à aucun moment conçu un projet d’immigration. L’Europe, la France n’est pas en soi un fantasme pour lui. Ainsi proposé, Jocelyn Danga nous extrait des perspectives habituelles et redondantes retrouvées dans plusieurs romans s’inscrivant dans ce qu’on appelle la migritude avec le fantasme de l’eldorado, l’imaginaire littéraire, télévisuel, les réseaux sociaux nourris par Paris et sa Tour Eiffel… Ce n’est pas une fixation, et je fais l’hypothèse qu’il ne s’est jamais projeté en dehors de Kinshasa, même si de temps à autre, on entend ou mieux on voit une connaissance poser sous la Tour Eiffel. Quand Muntu Da Silva arrive à Paris avant de se rendre à Metz pour un colloque, cet imaginaire inconscient s’émerveille. Les points d’interrogation et d’exclamation disparaissent de la narration. C’est saisissant. L’homme est apaisé, comme un poisson dans l’eau. Même les cuites ont une toute autre saveur du côté de Metz. Muntu Da Silva s’offre des perspectives nouvelles et l’ancien enseignant de philosophie savoure la simple possibilité de pouvoir désormais prendre soin de sa mère, de se donner le temps de la contempler, elle qui est au centre de son existence. Il peut mesurer tout ce qu’elle a enduré pour lui avec amour, avec patience, le tout silencieusement. L’exil permet d’apprécier tout cela et il donne un sens à sa vie. J’ai rarement pu observer un tel surgissement de l’apaisement au cours de l’écriture d’un roman. Et je pense au talent de Danga dans la mise en œuvre du rythme de la langue, avec une justesse exceptionnelle. Il terminera cette variation littéraire par de la poésie.

Administration et moi ?

Je parlais de l’émerveillement de Muntu Da Silva. Sa posture est extrêmement intéressante. Là où Touhfat Mouhtare critique avec douceur, mais aussi de manière chirurgicale – en ayant bien pris le soin d’anesthésier le patient lecteur – Jocelyn Danga lui n’est pas prêt à tout, même ébloui par cette France qui le reçoit, pour obtenir son droit de cité. Initier un recours contre l’administration française pour faire avancer sa situation est inconvenant. C’est impossible. Je devrais mettre un point d’exclamation pour appuyer combien il est inconcevable de se retourner contre le pays qui l’accueille en lui retournant ses procédures. De la même manière, il n’est pas possible pour lui de construire une histoire cohérente lui permettant de justifier sa demande d’asile au détriment des personnes qui lui sont chères. Cette deuxième partie du roman m’a permis de comprendre l’écriture de la phase kinoise du texte. Muntu Da Silva est profondément intègre et la critique littéraire Sonia Le Moigne-Euzenot (1) a extrait la phrase qui résume le mieux son état d’esprit :

« Moi qui me suis souvent senti comme un étranger parmi les miens, je m’apprête, avec engouement à devenir un étranger loin des miens. » (p.158)

Le regard de Touhfat Mouhtare est construit sur un mouvement tout aussi lointain, et il ne dépend pas de son unique condition sociale, mais de l’expérience de la vie, en partie quand, enfant, elle quitte le Burundi avec ses parents et elle rentre aux Comores :

« Le départ précipité, en me poussant à quitter mes amis, les livrant à un destin incertain, m’a mise sur la route d’une longue errance qui deviendrait mon véritable chez moi » (p.58).

Elle ajoute. « Au point où je n’étais plus capable d’habiter un espace en toute légitimité ». Ce n’est pas un acte de rupture vis-à-vis de l’administration. Bien au contraire. Mais je ne pense pas que l’auteure me contredira si je reprends le poncif ivoirien qu’« un cabri mort n’a pas peur de couteau ! » pour traduire l’état d’esprit de son personnage qui va néanmoins tout faire pour revenir dans les bonnes grâces de l’administration. Le roman devient alors un cheminement dans le multivers des clandestins, leurs peurs, leurs questionnements, leurs envies, leurs désirs d’exister.

Conclusion

J’ai abordé ces deux textes avec un mauvais biais de lecture probablement lié à mon regard personnel sur le sujet. Mais par la qualité de l’écriture de ces auteurs, j’ai été rattrapé par ces mains tendues. Une mauvaise interprétation de la légèreté et de la liberté que propose Touhfat Mouhtare dans son roman dans le dispositif hostile et humiliant de réception des étrangers par une administration qui à tort ou à raison ne se veut pas accueillante. Le choix de la distance, de l’insoumission douloureuse est avant tout personnel. L’intégrité morale et son amour inconditionnel de Muntu Da Silva pour sa mère nous rappelle que tous les rêves même les plus doux ne nous imposent pas de nier ce que nous sommes. Chapeau à vous deux, Touhfat et Jocelyn.

 

LaRéus Gangoueus

1. Chroniques littéraires africaines : Un article de Sonia Le Moigne-Euzenot, le 28 mars 2026, à propos du roman Né sur les pissenlits https://chroniqueslitterairesafricaines.com/3521-2/sonia-le-moigne-euzenot/

2. Copyright photo Gangoueus

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