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Se plonger dans les imaginaires d'afrodescendants et des continents noirs

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Banzo, mémoires d'une favela, Conceiçao Evaristo (éd. Paula Anacaona, 2016)

Une fresque sociale

Banzo, mémoires d’une favela, Conceiçao Evaristo
Editions Paula Anacaona, 2016, 216 pages,
version originale : Becos de memorias, 2006, Mezza Edicoes,
traduction du portugais vers le français : Paula Anacoana
Illustrations par Laura Hiratzuka

Je n’écris pas. C’est terrible. Je conçois des émissions. Je lis des bouquins. J’anime des émissions littéraires, des podcasts. Mais, j’ai du mal à écrire, je n’écris plus. Du moins pour le moment. J’imagine des stratégies pour parler de mes émissions, de mes podcasts. Mais je n’écris pas. La muse va revenir. Je le sais. Elle va revenir…

Un roman m’a extrait de cette torpeur scripturaire. Banzo, Mémoires d’une favela de la Brésilienne Conceiçao Evaristo. On la désigne comme la Toni Morrison du Brésil. Je comprends la référence, même si je suis toujours un peu agacé par ces comparaisons à un auteur médiatiquement imposant. Ce roman pose la question d’une disparition, d’un effacement, d’un grand remplacement. Un peu, par exemple, comme celui des assistant.es à maîtrise d’ouvrage dans le monde de l’informatique européen, de certaines formes de gestion de projet toujours dans l’IT, probablement dans celui de la critique littéraire et même de l’écriture par l’arrivée en trombe de l’IA générative.

Des grands remplacements, il y en a toujours eu. Des effacements aussi. Des génocides. Ils passent le plus souvent par une forme de violence. Le puissant écrase le plus faible et refuse la perspective de la cohabitation. Naturellement, la puissance est à définir. Elle emprunte tantôt à la technologie,  elle joue sur la démographie, elle est plus souvent militaire, généralement économique. Sur ce dernier point, je pense aux mécanismes de gentrification de grands centres urbains passant par l’augmentation des loyers, la destruction manu militari de logements sociaux ou bidonvilles que ce soit à Meaux ou à Abidjan… Je pense à ce même phénomène en cours à New York, du côté de Harlem, rue après rue, qui perd son identité au fil des années. On pourrait aussi avoir une approche plus caustique, voire plus comique, raillé un maire de gauche d’une ville de la petite couronne parisienne, avec un maire zélé parti en croisade contre une enseigne de pilons de poulets frits qui ramenait sur sa commune tous les gueux de la Terre et menaçait un projet sournois de gentrification au profit de bourgeois bohèmes ou parisiens… Ces phénomènes de “raturage”, d’élimination, de neutralisation, d’extermination, d’écrasement d’une classe sociale, d’une communauté sur un territoire ne sont pas nouveaux et le roman de Conceiçao Evaristo en faisait un sujet dès 1986 au Brésil…

Mémoires d’une favela est donc une œuvre sur une disparition. C’est un roman sur un monde qui s’effondre. Quand tu as la référence, tu te remémores la structure du célèbre roman de Chinua Achebe. La vie d’avant d’abord. Exubérante, riche, fragile comme tout espace où des hommes cohabitent. Il ne s’agit pas d’une vie d’opulence, de réjouissance. Les petites gens de ces favelas affrontent leur destinée avec des formes de solidarité touchantes, engageantes. Puis ils/elles doivent faire face à un processus de destruction froid, silencieux, méthodique, qui remet tout en cause. Enfin, il y a la question de la trace à laisser pour que l’effacement de la mémoire ne soit pas total. Titi Maria est, sous cet angle, un personnage pivot essentiel de ce roman. Pré-ado, esprit en construction, par son instruction scolaire, elle va saisir la nécessité de capter ce qu’elle voit sans que cela ne soit une menace. Elle ressent la violence et la douleur de son grand-père, le banzo*, cette pierre taillée qui ronge son cœur. Une vie à la recherche d’un semblant de stabilité. Des vies perdues en raison de ces mouvements sans fin. Alors que cette favela semble être le dernier refuge de ce vieil homme nègre, l’annonce de la destruction de ce lieu de vie est le coup de poignard de trop. Subrepticement, Conceiçao Evaristo, sans nommer de coupable, montre les enjeux de la situation, la cohabitation complexe entre les favelas et les quartiers riches qui les côtoient. La paix est, pour ainsi dire, achetée sans que les disparités économiques, sur le plan de l’éducation, ne soient résolues.

Comme chez Chinua Achebe, l’écrivaine brésilienne n’a pas besoin d’une écriture des plus élaborées pour dire son propos. Par contre la diversité des personnages de ce roman choral donne une vision éclatée plurielle, qui autorisent plusieurs angles de lecture. Que ce soit avec le nègre Alorio, dont la démarche à l’endroit de cette communauté est construite comme celle d’un syndicaliste face à des patrons, des propriétaires terriens dont l’écrivaine par bribe nous révèle le sens de son engagement. Les angoisses du grand-père sont nourries des événements de la vie imposants une forme de vagabondage perpétuel et toute forme de sédentarisation construite se termine par un événement funeste. 

Mémoires d’une favela, c’est avant tout la vie. Puis la mort d’un lieu de vie. Un processus d’effacement. Je me répète. Une froide destruction à coups de pelleteuses d’un espace aussi marginal que cette favela, mieux inquiétant en fonction de la qualité de notre regard. L’éventrement d’un espace et son asphyxie lente, méthodique, précise afin que le glas sonne sur cette communauté. Quelques semaines après la fin de ma lecture, ce qui me reste en tête c’est le démembrement de ce qu’on appelle ailleurs bidonvilles, ghettos, bantoustans, townships… Ce sont des espaces péri-urbains ou interurbains qu’on a laissés se développer, pulluler pour y contraindre les parvenus, les obligés des exodes ruraux, les parias avec lesquels il ne serait pas possible de cohabiter. Harlem, Vaulx-en-Velin, Kibera, Sophiatown… 

La favela s’est construite à partir de ces populations anciennement esclavagisées qui ont tenté, qui tentent encore de trouver leur place dans la société brésilienne. 

Ce qui est intéressant chez Conceiçao Evaristo c’est le procédé qu’elle propose pour nous décrire la favela et déconstruire les clichés que le narratif courant nous donne de la favela : l’hyper-violence, les gangs, la drogue, la police militaire. Elle nous propose d’autres variantes, une approche de l’âme  de ces quartiers. Cela passe par une multitude de personnages riches, complexes, perchés, enthousiastes ou mélancoliques, qui participent néanmoins au vivre ensemble. J’ai envie de procéder à ce que nombre de critiques font pour se simplifier la tâche : je vous balance une référence. Il y a quelque chose de marquézien chez Evaristo et Cent ans de solitude serait un repère orthonormé des personnages. Evaristo a écrit ce roman en 1986. La référence à Garcia Marquez et Toni Morrison est possible mais facile voire paresseuse. Ce qui est spécifique dans ce texte, c’est donc cette pluralité de personnages avec parfois des liens filiaux, des liens de voisinage, des circonstances, les analepses fréquents, la parallélisation des histoires de chaque personnage, la proximité des noms qui sèment une forme de confusion, exige une attention soutenue du lecteur que je suis.

En commençant le roman, j’ai d’ailleurs qu’il s’agit d’une succession de nouvelles. Puis progressivement, le favela se matérialise. Les murs. Les impasses. Les rues étroites. Les dénivelés. Les points d’eau avec un système de forage et l’absence de distribution de l’eau… 

“Qui a dit que l’homme ne veut pas de racines qui le retiennent à la terre ?”

Je ne souhaite pas de vous parler des personnages dans cet article. Il y aurait énormémement de choses et plusieurs sujets à travailler comme les combats des femmes, le vagabondage, l’exclusion sociale sous différentes formes, les fantasmes… J’ai d’abord voulu vous présenter la fresque sociale d’une communauté avant dynamitage. Et elle ne prend vraiment sens que lorsque le point final est posé. Pas avant. Comme ces peintres qui font des performances sur TikTok et qui à la dernière seconde retourne leur objet et il prend alors tout son sens. C’est un roman référent de mon point de vue.

*Banzo, nostalgie mortelle qu’entretenaient certains esclaves bossales vis-à-vis de leur vie vécue sur le continent africain.

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