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Témoignage. Hommage

Témoignage. Hommage

LA BIBLIOTHÈQUE / Blaise Ndala

Ce texte est un récit produit à chaud sur un média social par le romancier congolais Blaise Ndala, à son retour de Kinshasa suite aux obsèques de son père. Il a autorisé Chroniques littéraires africaines à partager cet hommage (NDLR)

Notre père est parti il y a un mois jour pour jour.

Assis sur un banc du terminal 47 de Bruxelles-Zaventem, je lisais Les disparitions (Marchand de feuilles, 2026), très beau recueil de nouvelles de mon amie Annie-Claude Thériault, lorsque les médecins ont annoncé à la famille l’irréparable.

Il était 9h56 au pays de Brel.
Même heure à Kinshasa.

Le soleil tropical arrosait les berges du fleuve Congo et la nuit s’engouffrait incognito dans ma vie.

Sonnés mais conscients que le passager du vol SN 358 n’allait pas changer d’un poil l’ordre immuable de l’Indicible, les miens ont convenu d’attendre. Attendre que je retrouve la terre qui allait (re)faire une avec notre père, pour m’apprendre que les derniers mots de papa à mon adresse étaient ceux entendus au bout du fil, trois jours plus tôt (« … Comme d’habitude, tes sœurs en font trop. Je vais très bien, tu n’as pas de souci à te faire »).

En réalité, mes sœurs avaient réussi à différer à mon avantage la sourde déflagration dont elles décelaient l’irrépressible poussée derrière chacune de mes questions, chacun de mes « Merci de me rappeler après le passage du médecin ».

9h56 à Bruxelles.
Minuit à la pendule déréglée de ma foi en la Divine Providence.

À Kinshasa où j’arriverais au terme d’un voyage qui aura duré vingt-trois heures, deux romans et un long-métrage, notre père venait de me priver du dernier accolade. De la dernière anecdote sur « le pays malade de ses enfants ». De la dernière recommandation (celle que l’on chuchote au fils qui a offert le dernier verre d’eau, qui a murmuré la dernière prière, qui a tendu la main pour recouvrir avec délicatesse les paupières du pèlerin qui s’en va).

*

Les obsèques d’un père ?

Un territoire où je ne m’étais encore jamais aventuré. Si manuel il y avait, le pèlerin l’avait emporté avec lui. Mais il nous avait laissé ce je ne sais quoi qui nous aura fait traverser la muraille de feu dans un mélange de douleur, de gravité et de sérénité à toute épreuve.

Au moment des adieux, mon ultime oraison s’est résumé en une promesse. Une phrase et c’était déjà la seconde moitié de ma vie que je gageais. Non sans trembler.

Chez nous, le statut de yaya (l’aîné de la fratrie) n’est pas un simple coup de dé du Destin. C’est une couronne faite autant de palmes (ndala) que d’épines. Devant la tombe de notre père, six Ndala pour en représenter sept (la cadette ne pouvait être physiquement des nôtres sans courir le risque de croiser le fer avec un diable états-unien nommé ICE – mais laissons l’Amérique à ses vieux démons).

Dernière demeure.

Ce bleu azur qui habille le ciel de Kin et ses environs n’a pas d’équivalent dans mes souvenirs d’il y a vingt-trois ans. Le site qui nous accueille me rappelle certains paysages kenyans de la vallée du Grand Rift. Nous sommes reçus avec déférence. Le service est irréprochable. Un baume sur nos cœurs endoloris. Nous attendons notre tour. Plus rien ne presse.

Quarante-cinq minutes à remplir le gouffre entre un réel débilitant et une conscience qui le récuse encore et encore (« Tout ceci n’est qu’une macabre supercherie. Cette silhouette inerte que tu es allé saluer à la morgue du Cinquantenaire n’a rien à voir avec ton père. Il est temps de te réveiller ! »).

*

Lendemain de l’inhumation.

Nous voici réunis dans la maison paternelle. Au cœur de ce quartier rebaptisé « Chine Populaire » sous Mobutu, le dernier conseil de famille a été expédié sans chercher midi à quatorze heures. C’est que la famille de l’illustre disparu a pour fondé de pouvoirs notre oncle Mikarabo (celui à qui j’ai dédié « J’irai danser sur la tombe de Senghor », mon premier roman dont il fut l’inspirateur).

Ne voilà-t-il pas un oncle atypique qui dit cash qu’il se voit en « ami » de ses enfants (nous), qu’il n’y aura nulle palabre avec lui. Drôle de sage mbala, plus pragmatique qu’un patron du CAC 40, qui nous lance : « Venons-en à l’essentiel : cette maison et tout ce qu’elle contient sont à vous. Vous, les Ndala. Voici les clés… Maintenant, faites : chacun de vous prend ce qui lui chante, ici et maintenant, mais vous pouvez revenir quand vous voulez, personne n’a une injonction d’aucune sorte à vous donner. Ni moi-même, ni mon frère cadet D*, ni notre sœur F* ici présente, personne. Vous et vous seuls êtes maîtres dans cette maison aujourd’hui, demain, dans 50 ans ».

Dans la chambre de maître, nous nous en tenons à ce que nous avons convenu, mes sœurs, mon frère et moi : chacun repartira avec un ou deux objets symboliques. Un ou deux souvenirs qu’il ou qu’elle aura choisis de notre père.

Je regarde les uns et les autres se pencher, se relever. Je note du regard :
– Une carte de service expirée
– Une (très jolie) montre
– Ceci
– Cela.

Je me penche vers la table de chevet. Je mets la main sur les deux livres qui s’y trouvent. Une somme sur le XIXe siècle et un roman de Proust : les deux dernières lectures de notre père. Juste à côté, une paire de lunettes (il les portait lors de son séjour au Canada en 2016).

J’ouvre la petite bibliothèque au pied du lit défait. Des livres bien rangés. Des revues. Des magazines. J’en reconnais certains, pas d’autres. Je cherche du regard les quatre romans que je lui ai offerts.
Rien.
J’arpente la chambre.
Ouvre les valises.
Les cartons.
Rien.
Mes sœurs, mon frère, notre oncle cherchent avec moi.
Rien.

De ces livres qu’il avait lus, relus, nulle trace en sa demeure. Une hypothèse fuse, aussitôt écartée par son auteur dont le visage fait barrage à l’aveuglante lumière du soleil couchant (« C’est pas possible, ça ne lui ressemble pas »). À mon tour de me perdre en conjectures, tout en gardant pour moi une appréhension aussi puérile que farfelue.

En file indienne, nous retrouvons la salle de séjour au rez-de-chaussée. Arrive en trombe mon cousin qui me glisse à l’oreille : « Le voisin, il est dehors… Il voudrait te parler ».

*

Il est élancé, le dos légèrement voûté, le regard chaleureux de porteurs de grandes nouvelles. Il me fait penser à l’acteur ivoirien Isaac de Bankolé (il faut l’imaginer aussi grand que Abdou Diouf le Sénégalais). Il passe de la langue de Mobutu à celle de Proust, bredouille des condoléances, enchaîne :

-… Une bibliothèque vivante, papa Paul. Ça, oui. Mais quelle humilité pourtant ! Quel homme ! Un jour, me voilà qui me mets à lui faire tout un cours sur les premières missions de la conquête spatiale. J’en connaissais un rayon, disons que c’est ce que je pensais. Il m’écoute pendant vingt minutes environ, avec un intérêt non feint, sans en placer une. Je suis si content de lui avoir appris quelque chose, à lui l’encyclopédie qui m’a si souvent ébloui. Et au bout de vingt minutes, lorsqu’il s’exprime pour, dit-il, « compléter le tableau », votre papa me sort un cours d’histoire et d’astrophysique qui va de l’ère soviétique aux récents succès américains, avec des détails hallucinants. Il me fait découvrir, sans l’ombre d’une prétention, que je ne connaissais presque rien sur le sujet… Parle-moi d’une bibliothèque qui s’en va ! C’est le vieux Hampâté Bâ qui disait ça, n’est-ce pas ?

Je ne sais quoi répondre au voisin de notre père. C’est le troisième témoignage de la même veine depuis que le chauffeur de mon ami-frère A*, Conseiller du premier citoyen du pays, est venu me cueillir à l’aéroport international de N’djili. Le recours au passé et à l’imparfait pour parler de notre père ajoute à l’incongruité du réel : je serais l’oisillon qui, de son bout de l’Amérique du Nord, n’aurais pas vu le ciel se voiler, puis l’orage emporter un nid si haut perché qu’il le croyait imprenable.

Quelques pâtés de maisons plus loin, un quidam fait jouer à grands renforts de décibels « Kinsiona », le tube mélodramatique de Grand-Maître Franco. Du riche répertoire du groupe Tout-Puissant OK Jazz, l’inconnu du bout de la rue aurait pu choisir « Mario » ou « Sadou », mais c’est « Kinsiona » (chagrin) qu’il balance.

Monsieur tend vers moi un sac en plastique qu’il a gardé sous l’aisselle tout le temps de l’échange :

– Prenez, ce sont ses livres… plutôt, deux des livres que vous avez écrits. Il m’a dit les avoir lus au moins cinq fois chacun, c’est vous dire… Il me les a prêtés il y a quelques temps déjà. Je ne saurais les garder. Prenez. Ils étaient à votre papa. Ils sont à vous.

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  1. Je relis ces mots encore et encore, comme pour m’imprégner de la peine de la disparition d’un père qui n’est pas le mien et je me dis en moi-même, c’est beau, bien écrit, ce témoignage restera un bel hommage à l’illustre disparu…puis je perçois la douleur à travers les mots lus, celle peut-être que j’avais ressentie lors du départ définitif du mien il y a bien longtemps et je me dis, pourquoi nous les enfants devons-nous subir cela? Peut-être parce que cette douleur nous rappelle cet amour admiratif face a un père, qui fut un jour notre héros. Merci pour ce partage cher ami, puissent les épines de la vie s’enrober d’un peu de douceur.

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