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Ndombolo bazar, Johan M. Mulenda, 2026
L'art de ne pas dire.
By Christian Gombo Posted in Christian Gombo, RDC, Roman on 31 mai 2026 0 Comments
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Ndombolo bazar, Johan M. Mulenda
Editions Grands Lacs, 2025

Ndombolo Bazar, c’est 84 pages de pur bonheur avec, en prime, la métaphore de la réalité humaine presque colonisée. À l’entrée — parce qu’il faut toujours des préliminaires dans la vie —, il est écrit : « Je serai astronaute » (Roger Boscovich).

Si on ne connaît pas l’écrivain, on pourrait trouver cela anormal. Mais c’est tout à fait normal, parce que ce livre nous projette déjà dans un espace sans espace-temps. Ses débuts s’annoncent en « Coagulum commencer », suivis tout de suite par le débit d’un : « In nomine patris, et filii, et pili pili ! Amen ! [En fusillant les quatre trous cardinaux] ». On saute plusieurs lignes et on découvre le sexe du livre : « Ceci n’est pas un recueil de poèmes. C’est un cadavre malentendu. C’est… moi qui deviens fou… ». Un peu plus loin : « Oubliez les bords. Oubliez les plans… ». Car pour lire ce livre, il ne faut pas être spécial. Ce livre parle à tout le monde. Parce qu’au fond — si ce n’est pas dans notre fond —, nous sommes tous un peu fous. Au fond, si ce n’est pas dans notre fond, nous serons un jour des cadavres malentendus.

Avec ces préliminaires chocs, le livre vous bouscule d’emblée et vous presse les couilles avec la force de Goliath. Quand il embrasse votre regard, directement le ton est donné : la danse avec l’absurde promet d’être une réalité plaisante et amusante, qui finira par embraser l’oubli.
Parce qu’un pareil livre ne se lit pas une seule fois ; un pareil livre ne s’oublie pas. Il nous habite. Il nous abrite aussi contre la raison collective qui ne change pas le monde en bien. Que faire ? Telle sera toujours la question !
En attendant, ne vous inquiétez pas ! Lisez ! Lisez même si vous ne savez pas danser, car ce livre sait faire danser tous les cerveaux, même ceux des extraterrestres ! La chance ! Enfin un livre universel ! Un livre-univers !
Ndombolo Bazar, produit d’un auteur qui se dit être un écrivain raté, sait comment vous enchaîner. Et :

« — Il faut développer.
Mais développer quoi ? Pourquoi développer ? Pour qui développer ? Comment développer ? »… Cherchez la réponse dans le livre.
C’est là qu’on comprend que l’auteur ici n’est pas du tout un attardé, si ce n’est un retardé mental. Il est seulement très attaché à la plus belle forme de prostitution que les puristes appellent la pudeur : une prostitution de mots bien empilés. Belle réplique ! Belle relique aussi ! Alors, développons…

On y entre seul, dans ce livre, et on en sort escorté par plusieurs autres gens qui ne dépendront pas de nous, tant cet ouvrage abrite l’informe de la genèse et habite tout le conscient de notre subconscient. L’auteur nous prévient : « Ne vous méprenez pas. Écrire est une chose trop lourde pour ma tête. Pour écrire, il faut du temps. Un placenta. Du sang à prêter ». Beaucoup, ici, se demanderont s’ils veulent toujours continuer d’écrire ! Passons… et posons surtout que ce livre est une poésie de l’enragement. Son auteur ? Un fou, enragé par une poésie qui souffle vents et marées à sept têtes pour annoncer l’apocalypse due à l’ordre. Le désordre est infini, le désordre est allié, le désordre est ailé et surtout zélé dans l’ombre de la tombe d’une conscience collective en ruine, qui peine à bander devant la nudité du beau.

Nous sommes pris de force par la farce qui gouverne ce livre. Nous devenons un réceptacle où pustules et vomissures coulent à l’unisson pour briser, peu à peu, les conventions sociales qui enchantent le culte du laid. Le lait de la Vache qui rit — et qui nous fait pourtant maigrir lorsqu’on la consomme avec extase, et même sans passion.
Ce livre est un désordre planifié pour exposer le chaos existentiel. Il nous fait explorer nos véritables sentiments afin d’exploser le vide humain qui nous caractérise tous. Ah, Ndombolo Bazar, dans quel bazar tu m’as mis ?

On va partout dans ce livre et, par chance ou malchance, on peut même s’asseoir sur le trône de Dieu na mystique ya fourmi. Tant, dans tous les sens, à l’image d’un univers qui embrase tous les trous de la relativité, ce livre va et revient sans jamais nous garder dans une forme de stabilité. Ici, rien n’est ordonné, tout est au temps imparfait, dans un élan de futur simple toujours si proche de nous. De Ndombolo Bazar, on y entre vivant et on en sort survivant. Pas besoin de cerveau pour lire ce texte qui dévore à pleines dents l’aurore du non-sens. Et si les bons livres étaient justement ce genre de livres qu’on peut lire dans notre propre cerveau en nous faisant beaucoup rire ? Et si…

Parce que la littérature n’est que de la littérature, parce que nous sommes nous-mêmes une forme de littérature au sein de toutes les littératures qui prennent vice dans le temps pesant. Et encore parce que la littérature d’un écrivain paranormal devrait nous faire boire la normalité… Parce que — et on ne va pas le lâcher de si tôt, ce « parce que » —, dans tous les « parce que » du monde, tout est littérature.

Nous avons d’ailleurs vu ce texte sur scène grâce au travail magnifique et à la performance excellente de Joël Matondo (metteur en scène et comédien). Le panier de ce spectacle va encore circuler, parce que le Ndombolo Bazar doit se danser partout !
À la fin — parce que vraisemblablement toutes les belles choses ont une faim, une faim de loup —, on peut aisément lire : « Généalogie de Sun Ra, fils de Sun Bia, fils de Rumba, fils de Macumba. Amen ».

Pas de point final pour un livre aussi pénétrant. Et donc, puisque vous devez normalement lire ce livre qui dérange et arrange toutes les âmes bien « fêtes », arrêtez de chercher les morts parmi les vivants. Tous les vivants sont morts, et les morts aussi, quand on voit certains écrits. Mais ce livre nous pousse à croire que les beaux jours de la littérature sont encore devant elle.

Johan Mulenda : une écriture à suivre et à découvrir partout à Kinshasa via ce bouquin de joies, disponible chez Group Z.
Notons enfin que ce livre est finaliste de la toute première édition du prix Prosper Gubarika, organisé par le collectif Les Inattendus du 20 au 22 août 2026. Ce prix sera remis le 22 août à Kinshasa, lors de la clôture de la toute première édition du Festival de Lecture Publique dans l’enceinte du restaurant Le Jecolia. Un moment à ne pas manquer pour ce texte résolument hors normes !

Christian Gombo

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