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By Sonia Le Moigne-Euzenot Posted in Nouvelles, Roman, Rwanda, Sonia Le Moigne Euzenot on 5 août 2026 0 Comments
Écrire loin des jacarandas.
Beata Umubyeyi Mairesse est l’autrice de nouvelles, de romans et d’un album jeunesse. Son œuvre est marquée par le souci de transmettre à toutes les générations les valeurs liées au métissage, qu’elle présente comme une richesse…
Née à Butare, au Rwanda, en 1979, la vie de la jeune fille bascule en 1994. Le génocide perpétré contre les Tutsi sidère d’effroi. L’impensable se produit et les massacres déciment des familles entières. Beata Umubyeyi Mairesse se réfugie dans une cave pendant trois mois jusqu’à ce que l’opportunité de fuir en France se présente.
Ejo (en 2015) et Lézardes (en 2017), tous deux publiés aux Éditions de La Cheminante sont deux recueils de nouvelles. Tous tes enfants dispersés (publié en 2019 aux Éditions Autrement) est son premier roman. Ils sont très profondément marqués par la guerre atroce qui a cherché à exterminer les Tutsi, a broyé les familles, a forcé à l’exil, a laissé sur place les survivants, a séparé géographi-quement des êtres confrontés à une douleur incommensurable.
S’il est toujours extrêmement délicat de confondre l’univers fictionnel d’une œuvre littéraire avec les éléments biographiques de son auteur, l’écriture de Beata Umubyeyi Mairesse, dans les trois ouvrages retenus, n’écarte jamais l’idée que ce que nous lisons est profondément nourri de son expérience personnelle, de celle d’êtres qu’elle connaît, qu’elle a rencontrés. La force de ses propos naît de sa volonté de faire vivre ses personnages. Elle sait parfaitement les ancrer dans un espace géographique et temporel qui en font les témoins incontournables des massacres de 1994.
Comme elle, ils partagent deux langues : le kinyarwanda (la langue majoritairement parlée au Rwanda) – langue qu’elle choisit de ne pas traduire en français dans ses livres – et le français. Son écriture les mêle très souvent. Comme elle, ils ont subi le même traumatisme, les unes et les uns depuis le Rwanda, les unes et les uns depuis la France. Le projet littéraire de Beata Umubyeyi Mairesse est de : « retisser le fil de la conversation » (Tous tes enfants dispersés, p.130). L’usage récurrent du dialogue constitue sa principale forme d’expression : depuis la France vers le Rwanda et, comme dans un champ / contre-champ, depuis le Rwanda vers la France ; en France, pour se construire une nouvelle identité ; au Rwanda pour tenter de retisser les liens disloqués ; dans chaque échange, pour refuser obstinément d’entériner ce que la guerre a cherché à rompre entre les personnes.
La ville de Butare est le lieu de l’enfance, de la vie de famille, celle des travaux quotidiens, celle des odeurs de cuisine, celle des fleurs de jacarandas. Elle se situe au sud de Kigali, la ville aux si nombreuses collines.
« Comme on dit chez nous : j’ai quitté la colline, mais la colline ne m’a pas quittée. » (Ejo, p.133)
Éjo rassemble dix nouvelles, certaines sont des lettres, toutes chargées d’une profonde émotion, d’une profonde humanité mais sans le moindre pathos. Chacune est annoncée par une phrase d’abord écrite sur une page verso. Elles font penser à des injonctions rédigées d’abord en kinyarwanda puis en français (ce sont les seules occurrences de traduction), comme si, pour dialoguer, il fallait pouvoir partager les langues pratiquées sur le sol où l’on se trouve, ou d’où l’on vient : le français parce qu’on se parle depuis la France, le kinyarwanda parce qu’on ne l’a pas oublié, qu’on ne veut pas l’oublier ou parce que l’on s’exprime depuis le Rwanda. Les échanges sont ceux de survivants, de victimes, qu’ils soient exilés ou pas. Le dialogue apparaît comme une forme de recherche de réparation. Les injonctions comme une invitation à garder le contact. On apprend dans la dernière nouvelle « Blandine -Nations (Nocturnes) » que ces exergues sont des reprises des phrases dites par une rescapée du génocide rwandais de 1994, nommée Agnès. Professeure d’histoire, ardente à se battre pour échapper au chagrin d’avoir perdu son mari, elle s’effondre pourtant lorsque le gouvernement décrète que l’on doit maintenant enseigner en anglais alors même que la langue rwandaise existe et qu’elle est toujours pratiquée. Elle a retenu de ses études en Suisse « à quel point la langue était importante ; les classes dominantes connaissent le pouvoir du langage » (p.137) Devenue folle, elle lance ces phrases, au sens souvent obscur, ces phrases parfois absurdes, sans doute aussi absurdes que les actes du génocide perpétré dans l’indifférence générale.
Elles donnent à entendre la voix d’êtres différents, elles conduisent à percevoir l’expression de leurs sentiments, de leurs sensations, alors que la douleur les taraude tous, que l’effroi les tenaille encore. Les lettres sont datées de 1983, 1986, 1993, 1994, 1996, 2013… La nouvelle : « Béatrice-Coup d’état classique » raconte à la première personne du singulier une scène saisissante. Un jour, la narratrice, alors étudiante à Lille, en France, se prend à reproduire les réflexes de survie qui ont été les siens au moment du déclenchement des premiers massacres à Butare. Pendant de longs moments, elle se retrouve transportée au Rwanda. Terrifiée, terrorisée, paniquée, elle rassemble les vêtements, la nourriture dont elle devrait avoir besoin. Elle organise les étapes de sa fuite. En fait, elle n’a pas compris une nouvelle passée à la radio, en France. Elle a cru entendre dire que Jacques Chirac a été assassiné. La nouvelle la fait basculer dans une autre temporalité. Elle s’est retrouvée sept ans plus tôt, dans une autre localisation. Elle reproduit ce qu’elle a déjà eu à faire au Rwanda au moment de l’exode forcé :
« Impression de déjà-vu, je me sentais presque comme une routarde de l’exil. » (p.111)
Lézardes est une suite de quinze récits tous précisément datés sur leur page verso, sans ordre chronologique, avec certains épisodes qui se déroulent bien avant le génocide. Ils offrent une autre manière de raconter le Rwanda, montrent un pays qui n’a pas toujours connu la guerre, un pays qui a aussi connu la colonisation. La structure éclatée de ce livre n’éparpille pas les récits qui sont certes des témoignages nourris des outils culturels, religieux, sociaux et politiques indispensables mais sont avant tout, autant de preuves de vies, de survies ? différentes et semblables à la fois. On y parcourt aussi des paysages, on savoure les lieux où la végétation, somptueuse, invite à regarder.
« Appel du pays » (p.85) porte la date de 2009. C’est un récit à hauteur d’enfant. Anita raconte le décès de Muzehe au Rwanda. Elle vit en France. Il s’agit de son grand-père qu’elle n’a jamais vu. Sans contact avec lui, la petite fille n’a pas pu tisser les liens qu’elle aurait pu tisser avec lui, s’il avait été près d’elle :
« Anita a bien vu des photos de lui mais elle l’a toujours considéré comme un personnage d’histoires qui vivrait dans un pays imaginaire où elle n’irait jamais. » (p.93)
Le monde immatériel qu’elle se construit s’arrime à une figure du manque. Pour son père, l’éloignement est aussi une privation, même si elle est d’une autre nature. L’épisode accentue le sentiment d’impuissance qui en découle. Il ne pourra pas se rendre à ses obsèques : il est en attente des papiers administratifs que doit lui délivrer la préfecture pour que lui et sa famille puissent continuer à vivre en France.
Dans Tous tes enfants dispersés, la narratrice nommée Blanche, est métisse. Sa maman est rwandaise, son père français. Élevée au Rwanda, exilée en France depuis le génocide, elle aussi, éprouve les mêmes manques affectifs qu’Anita. Au moment où elle accouche de son fils Stokely, que l’enfant ne parvient pas à se nourrir au sein, elle a besoin des conseils de sa mère :
« J’ai pensé t’appeler, c’était l’hiver ici, il était une heure de plus au Rwanda, je me suis dit : “Elle sera déjà levée, elle sera contente d’apprendre qu’elle est grand-mère. Elle me dira quoi faire”. » (p.57)
Tous ces personnages souffrent d’avoir été éloignés, séparés, de leur terre natale.
Le premier roman de Beata Umubyeyi Mairesse raconte une histoire : celle d’Imaculata, la maman de Blanche, celle de Bosco, le frère de Blanche, celle de Stokely, le fils de Blanche et de Samora, trois générations confrontées, chacune différemment à l’histoire récente du Rwanda. Le choix de passer du récit court au roman (choix que l’autrice poursuivra en 2022 avec Consolée et en 2024 avec Le convoi) lui permet de prendre le temps de faire vivre ses personnages dans la durée, d’explorer les situations qu’ils doivent affronter en vivant loin du Rwanda mais aussi lorsqu’ils s’y rendent, maintenant que la guerre est terminée. Tous les livres de Beata Umubyeyi Mairesse partagent la même évidence, le refus de la haine.
La filiation littéraire avec Ejo et Lézardes est patente. Ce texte est empreint de la même délicatesse, de la même pudeur à dire sans esquiver. Si certains détails laissent imaginer l’horreur, l’écrivaine n’entre pas dans les faits des tortionnaires. D’autres écrivains ont déjà raconté ce qu’elle ne raconte pas : on pense par exemple à Esther Mujawayo et Souâd Belhaddad dans Survivantes publié 10 ans après le génocide de 1994. Les reportages des journalistes, même à l’époque des évènements ont été éloquents, la télévision était sur place. On pense au même besoin de dire chez Primo Lévi ou Imre Kertesz après la Shoah. La souffrance de chacun de ces personnages, hommes, femmes, enfants est indicible. Beata Umubyeyi Mairesse se place à côté des membres de sa famille, de ses amis, des gens du village pour les écouter, tenter de partager une conversation. Elle déploie sa plume sensible et forte, lorsque l’on croise les victimes de la guerre. Elle parvient à faire entendre leurs voix, à dire les séquelles physiques qui les broient au quotidien tout en leur conférant la dignité qu’elles érigent en mode de vie.
On comprend que fuir les atrocités était nécessaire à la survie. Pour les survivants restés sur place, survivre n’a pas tout à fait le même sens. Dans Tous tes enfants dispersés, un épisode est bien significatif de la dissonance qui en vient à exister entre les membres d’une même famille. Il raconte la naissance de Stokely, en France, et dans une sorte de miroir inversé le décès (sans aucun doute un suicide) le lendemain, de Bosco, son jeune oncle, au Rwanda. Pour Blanche, mettre au monde son enfant et perdre en même temps son frère, se trouver éloignés des deux côtés de la planète, sans partage possible des émotions, des sentiments la place au cœur de contradictions indéchiffrables. Elle revient sur son passé, à Butare. Elle se souvient du banc, sous les jacarandas, de la discussion avec son frère, qui s’apprête à s’engager du côté des Tutsi.
« Stokely naquit. Bosco mourut. Imaculata [la mère de Blanche et Bosco] devint muette. » (p.153)
Revenue au pays, trois ans après, Blanche mesure qu’il est illusoire de reprendre les discussions telles qu’elles se partageaient avant son départ parce que « les cœurs ne se réparent pas comme on le fait d’un toit, d’une route ou d’une ville rasée. » (p.133) Elle l’admet avec virulence :
« À moins que je m’excuse d’être là aujourd’hui ? Moi qui n’avais rien vécu de tout ça, qui ne pouvais pas, ne pourrais jamais savoir réellement ce que vous aviez traversé. Ma mélancolie de l’enfance, de l’arrachement à mon pays, si profonde qu’elle avait été, ne pouvait donner la mesure de votre nostalgie de l’humanité. J’avais pleuré comme vous la perte de mes cousins, de mes cousines, de mon grand-père, de mes oncles et de leurs épouses, de mes amis ; mais vous les aviez vu agonisants, mutilés, vous aviez recherché leurs restes des mois durant et les aviez inhumés. Où avais-je été pendant ce temps-là ? Pour moi la vie avait continué. » (p.133-134)
Dans la nouvelle extraite d’Ejo, « France-Kazungu », France retrouve son amie d’enfance Félicitée. Le temps a passé. Elles se sont séparées en 1992, lorsque France est allée étudier en France. Entre elles, le même décalage que celui que ressent Blanche, sépare les deux amies, décalage géographique, certes, mais surtout émotionnel. Une vie en France, très, trop, beaucoup trop éloignée de la réalité vécue au Rwanda. France sait très bien qu’elle n’a pas été présente lorsque son amie avait besoin d’elle. « Félicitée n’a exprimé aucun reproche pour ma défection passée, mais nulle joie non plus de me revoir. » (p.65) Le retour au Rwanda est une épreuve qui renvoie France à elle-même : c’est Félicitée qui lui apprend comment sa mère a été tuée.
Un épisode, dans un taxi, concentre à lui seul, ce que la jeune fille peut éprouver parce que, de retour au Rwanda, elle se sent dépossédée d’elle-même. Privée de sa langue maternelle, parce qu’exilée en France, elle est obligée de passer par un intermédiaire pour comprendre ce que lui dit Félicitée. Ce huis-clos l’isole douloureusement. Sa colère est éruptive :
« Ben oui, connard, j’ai besoin d’un étranger pour parler avec ma famille. Ben non, je n’ai pas payé les études qui aurait permis à ma cousine de parler français. Je suis en dessous de tout, je sais. » (p.65)
France a oublié sa langue maternelle, et cela la mortifie.
Beata Umubyeyi Mairesse croit en la valeur des langues, en la valeur des mots, ceux qui ont été transmis par les anciens et qui ne sont entendables que dans sa langue maternelle :
« Pour Blanche, le français pouvait être à la fois une chose délicieuse, solitaire, et un corset public, ridicule et prétentieux.
Sa langue maternelle, elle, était sa colonne vertébrale, celle dans laquelle s’exprimaient les chagrins, se taisaient les secrets, celle pour vivre l’ambiance des dimanches enflammés de la grande rue de Butare, quand équipe de foot Mukura avait gagné, pour se fâcher avec Bosco ou se faire engueuler par leur mère. » (Ejo, p.151)
On comprend mieux pourquoi l’autrice ne souhaite pas traduire en français, les mots en Kinyarwanda qui nourrissent son écriture. Ce mélange idiomatique relève du métissage physique et culturel auquel elle est profondément attachée. Plusieurs de ses personnages sont métisses. Leur couleur de peau les montre du doigt, en France, comme au Rwanda. Dans Tous tes enfants dispersés, Blanche rapporte l’attitude de sa mère, traumatisante : « Toi aussi tu m’as souvent crucifiée, Mama. Chaque fois que tu disais : “ça, tu ne peux pas le faire, n’oublie pas que tu es blanche”, “tu ne sais pas danser, assieds-toi, ton estomac n’est pas assez solide pour l’urgwagwa, prends plutôt un Fanta, si tu fais des tresses comme ça on verra ton crâne trop clair, si tu viens sur ce marché avec moi tu feras augmenter les prix”. A contrario, en France, son prénom, Blanche n’est pas admis parce qu’elle porte un prénom qui ne correspond pas à la couleur de sa peau. Elle choisit alors de se faire appeler Barbara.
Contre ce type d’assignation, de part et d’autre des continents, Beata Umubyeyi Mairesse voudrait retisser des liens entre tous les rwandais en entrelaçant les fils que la richesse du kinyarwanda offre dans les échanges. L’exil forcé lié à la guerre de 1994 a laissé des traces, profondes, mais le seul avenir envisageable repose sur les valeurs liées au métissage.
« Nous sommes le collier arc-en-ciel qui magnifie le cou d’une femme qui a trop longtemps été seule face à un monde monochrome, nous sommes le petit vent qui soulève délicatement le couvercle du chagrin. » (Tous tes enfants dispersés, p.243)
Stokely, fils de Samora, (d’une mère qui a toujours vécu dans le Médoc français et d’un père martiniquais) et de Blanche, franco-rwandaise, retourne passer quelques mois à Butare pour apprendre la « langue natale » (p.241) de sa mère. Il est la preuve que sa grand-mère Imaculata a réussi à rétablir le lien entre les générations malgré les océans à traverser. Stokely préservera les Jacarandas.
Sonia Le Moigne Euzenot
Beata Umubyeyi Mairesse critique litteraire dominique célis Revue 282-283 Elmalpensante sonia le moigne euzenot
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