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By Abdoulaye Imorou Posted in Abdoulaye Imorou, cinéma, Mauritanie on 23 août 2026 0 Comments
From Chocolate City with love
Black Tea sort au cinéma en 2024. Le film ne connaitra cependant pas le même succès que Timbuktu et fera même moins bien que Bamako. Avec un budget de plus de 6 millions d’euros, le box-office affiche seulement 500 mille euros contre 7 millions pour Timbuktu et 1.6 millions pour Bamako, films dont les budgets n’atteignent pas 3 millions chacun. Pourtant ce film s’était fait désirer : il a fallu attendre 10 ans après Timbuktu. La question se pose de savoir ce qui explique cet échec. Mon hypothèse est que ce film sur l’immigration est victime des choix de scénario d’Abderrahmane Sissako et de Kessen Tall. Mais avant de m’expliquer, je voudrais d’abord revenir sur la manière dont le film est parsemé d’intrigues secondaires reliées par la thématique de l’amour tout en développant une intrigue centrale autour de l’histoire d’Aya et de Cai.
À nos amours !
Black Tea c’est aussi l’histoire de Tao le policier chinois. Lorsqu’il va se coiffer chez Trésor, sur recommandation d’Aya, il raconte qu’il va chez le coiffeur deux à trois fois par semaine. Il explique que c’est lié à son enfance. Quand son père rentrait le soir, il se précipitait vers lui et lui demandait des nouvelles de son vélo. Son père était ouvrier avec peu de moyens. Alors il le prenait dans ses bras et répétait : « Tao, mon Grand, Papa te l’achètera bientôt ». L’histoire ne dit pas si Tao a fini par avoir son vélo. Elle dit cependant autre chose de bien plus important : plus que le vélo, l’enfant voulait que son père le prenne dans ses bras et lui caresse les cheveux. Le coiffeur le comprend bien qui lui caresse délicatement les cheveux.
Dans le film même, l’histoire de Tao fait écho, entre autres, à celles de Touli, de Li-Ben ou encore d’Eva. C’est Cai qui raconte l’histoire de Touli à Aya. Touli travaillait avec lui. À l’époque, un certain Samuel venait faire ses achats à Guangzhou deux fois par an. Chaque fois, il passait une soirée avec Touli. Après la soirée, cette dernière rayonnait. Puis un jour, Touli reçoit un coup de fil. C’est une femme qui lui annonce que Samuel est décédé et lui apprend que c’était son père. Touli n’est plus jamais revenue travailler. Cai lui-même a une fille qui vit au Cap-Vert. Elle s’appelle Eva. Il ne trouve pas le courage d’aller la voir. Aya l’amène a changé d’avis. Li-Ben le fils de Cai vit en revanche à Guangzhou. Il aimerait que son père s’ouvre un peu plus à lui. Il aurait aimé ne pas avoir à découvrir lui-même sa relation avec Aya.
Black Tea c’est aussi l’histoire des voisins d’Aya. Un couple qui attend un enfant. Aya regarde avec émotion l’homme qui sert le repas sur le balcon où est installée la femme. Ils semblent sincèrement amoureux. Ils rappellent un autre couple. C’était à Abidjan, avant qu’Aya ne vienne s’installer à Guangzhou. Un couple mixte attend son tour pour se marier. Il est asiatique. Elle est africaine. Ils sont surtout heureux. Il fait même déjà des dad jokes. Mais les voisins d’Aya renvoient aussi à l’histoire de Cai et de Ying. Cette dernière est moins lumineuse. Cai et Ying ont vécu au Cap-Vert où ils tenaient un restaurant. Cai était alors loin de se comporter comme un gentleman. Ying n’était pas vraiment amoureuse.
Black Tea c’est aussi l’histoire du père de Wen, la collègue d’Aya. Wen raconte à Aya que son père voulait devenir médecin mais a dû abandonner son rêve pour s’occuper de ses parents. Il a fini par devenir restaurateur d’œuvres d’art. Mais il ne cesse de dire à sa fille que le restaurateur d’art et le médecin font finalement le même métier. Wen n’explique pas ce que son père entend par là. J’aime à penser qu’il veut dire que tous deux réparent le monde. Les danseurs ne font pas autre chose. C’est peut-être pour ça que Korka voulait devenir danseur. Cependant, il a aussi dû abandonner, faute de soutien. Aujourd’hui, c’est lui qui encourage d’autres danseurs à ne pas abandonner. C’est lui qui pousse chacun à aller de l’avant comme lorsqu’il affirme à Cai qu’il a raison d’entreprendre son voyage.
Les intrigues secondaires de Black Tea sont loin d’être anecdotiques. Elles sont le film qui, à bien des égards, est une mosaïque de tranches de vie. Elles fournissent d’ailleurs une clé de lecture. Black Tea est l’histoire de nos amours, de toutes nos amours, de l’amour pour nos parents, pour nos moitiés, pour nos métiers… En ce sens Black Tea est une histoire universelle. Le spectateur se retrouve tantôt dans l’histoire de Tao, tantôt dans celle des voisins d’Aya, tantôt dans celle du père de Wen, tantôt… Ces histoires portent nos espoirs, nos lâchetés, nos forces. Elles nous disent aussi que nous valons plus que nos actes, que nous pouvons choisir l’impact des actes des autres sur nous. Ainsi c’est Tao qui décide que faire de ses souvenirs d’enfance. C’est lui qui choisit de retenir la caresse de son père plutôt qu’une enfance sans vélo.
Aya et Cai sont aussi déterminés par les choix qu’ils font. Il leur faut également composer avec leurs passés respectifs. En ce sens, si leur histoire constitue l’intrigue centrale du film, elle est parfaitement alignée sur les intrigues secondaires. Elle participe tout aussi pleinement du thème de l’amour et de l’idée de réparer le monde notamment en commençant par se soigner soi-même.
Aya et Cai sont d’abord des personnages blessés. Aya a, pour ainsi dire, fui la Côte d’Ivoire pour la Chine. Le film s’ouvre sur une scène de mariage collectif dans laquelle Aya et Toussaint attendent que la cérémonie commence. Tout semble prêt sauf la joie et la complicité qu’il devrait y avoir autour d’un jeune couple sur le point de se marier. En outre, on apprend que Toussaint a été infidèle il y a, à peine, quelques jours. Aya répond non à la question du maire et se sauve. On la retrouve en Chine à Guangzhou. Cai et sa femme Ying ont donc tenu un restaurant au Cap-Vert. Ils avaient tout sauf la complicité et l’optimisme qu’on devrait voir chez un jeune couple parti commencer un business loin de chez eux. Ils sont retournés en Chine et Cai tient désormais sa boutique de thé à Guangzhou.
Le thé est le point de rencontre de ces deux êtres en souffrance. Cai et Aya sont d’abord des collègues réunis autour d’un même amour pour le thé. Leur relation est celle d’un maître et d’une apprentie douée et motivée. Le film insiste sur la qualité de leur thé. Ils ne sont pas de simples commerçants mais des sommeliers. Cette particularité constitue un premier pont. La boutique participe également à leur rapprochement en leur offrant une sorte de sanctuaire d’autant plus efficace que les leçons de dégustation se tiennent dans l’intimité du sous-sol. Les visites de terrain, la découverte des plantations sont autant d’espaces romantiques. Tout contribue donc à faire du maître et de l’apprentie, des amoureux.
La relation entre les deux personnages évolue sous les yeux du spectateur. L’amour du thé est important dans le processus. Cependant c’est la capacité de Cai et d’Aya à faire les bons choix qui prime. En effet, le thé leur permet de s’évader. Mais l’évasion ne guérit pas. Aya continue à mentir sur son passé à ses amis. Elle prétend que son mari viendra la rejoindre depuis la Côte d’Ivoire. Cai cache d’abord à Aya qu’il a une fille qui a l’âge de Li-Ben ce qui laisse sous-entendre qu’il a eu une relation adultère lorsqu’il était encore avec Ying. Le passé hante donc les deux personnages et constitue le principal obstacle à leur amour.
C’est au fur et à mesure que chacun fait la paix avec son passé que les gestes autour du thé prennent de toutes autres significations, que les regards se chargent autrement, que les doigts s’effleurent sensuellement, que les corps se rapprochent un peu plus que les besoins de l’apprentissage ne le demandent. Aya finit par avouer à ses amis que nul ne l’attend en Côte d’Ivoire et que c’est depuis Guangzhou qu’on fait briller ses yeux. Li-Ben fait comprendre à son père qu’il n’est pas aveugle. Cai parle de Touli et de son envie d’aller la voir, de ses hésitations et de ses peurs. Aya lui rétorque qu’ils ne seront jamais tout à fait libres tant qu’il n’aura pas effectué le voyage. Korka confirme qu’il a raison de le faire, ce voyage.
Le monde est réparé, du moins Cai et Aya sont guéris de leurs passés. Or, ce couple est des plus improbables. Tout semblait fait pour les séparer. Pour Aya, Cai est, a priori, l’exemple même de l’homme à éviter. Au Cap-Vert, son comportement envers Ying était pour le moins toxique. En outre, il a visiblement commis un adultère. Ce mot seul pourrait être traumatisant pour Aya compte tenu de son histoire avec Toussaint. Aya elle-même ne présente pas un profil parfait. Elle est là parce qu’elle fuit quelque chose. Elle est fragile et susceptible d’être émotionnellement instable. Mais les deux personnages choisissent de regarder au-delà. Il y a aussi le fossé culturel et le racisme. Là, c’est Sissako et Tall qui choisissent de voir au-delà, qui préfèrent focaliser leur attention sur le rapport de Cai et d’Aya au thé. Ce dernier n’est pas présenté comme un élément culturel chinois qu’Aya serait invitée à découvrir et à assimiler. Le thé est simplement une passion partagée. Les amis chinois d’Aya ne savent d’ailleurs pas le préparer convenablement. Le racisme, en revanche, est bien présent. Il y a les patrouilles incessantes de la police. Il y a le fait qu’on appelle Chocolate City la partie de Guangzhou où se concentre la population noire. Il y a le grand-père de Li-Ben qui préférerait que son petit-fils ne fréquente pas ce quartier. Mais tout cela est en arrière-fond. Sissoko et Tall refusent de le mettre entre Cai et Aya.
Il semble qu’en écrivant le scénario de Black Tea, Abderrahmane Sissako et Kessen Tall ont pris le parti de refuser d’aller là où ils sont attendus. De fait, Black Tea est un film africain francophone sur l’immigration qu’on pourrait tout aussi bien classer dans les feel-good movies.
D’un film africain francophone sur l’immigration, on s’attend à des déplacements de l’Afrique vers la France. Dans Black Tea, le premier déplacement mis en scène se fait de l’Asie vers la France. Il est suggéré par la présence de ce couple mixte au mariage collectif. Ensuite, vient l’immigration d’Abidjan vers Guangzhou avec cette scène au cours de laquelle Aya quitte le lieu du mariage, semble traverser la ville et continuer jusqu’à Guangzhou. Enfin la présence de Cai et Ying au Cap-Vert confirme que le voyage n’est pas unidirectionnel.
D’un tel film, on s’attend également à des Africains qui fuient qui la guerre, qui l’extrême pauvreté et rêvent d’un Eldorado occidental. Ici, la dimension économique n’est pas liée au fait de compter sur l’aide sociale ou le travail au noir. Le film montre des entrepreneurs, des femmes d’affaires, des gens qui aiment leur travail. De même, il n’est pas questions de voyages chaotiques, de conditions de sans-papiers, bref des galères habituelles de l’immigré africain. Ici, l’immigration est choisie et maîtrisée et non subie. Aya choisit de refuser un mariage qui promet tout sauf le bonheur et décide de changer d’air en partant en Chine. Une de ses amies chinoises pense aussi changer en partant à Abidjan où, pense-t-elle, les hommes sont plus romantiques.
Black Tea renouvelle ainsi le récit de l’immigration à plusieurs niveaux. Le film montre que d’autres destinations sont possibles, que les routes de l’immigration ne sont pas unidirectionnelles avec des pays d’où on ne peut que partir et des pays qui ne font que recevoir. Avec cette dimension de réciprocité, le fait d’immigrer cesse d’être le domaine réservé des damnés de la terre pour devenir une aventure humaine comme une autre. Il y a là une proposition politique de première importance. En effet, en faisant de l’immigré un être humain à part entière, là où il était souvent réduit à une victime africaine, Black Tea ne cherche pas seulement à redonner une certaine dignité à l’Afrique. C’est le monde dans son ensemble qui devient digne. Cai et Aya sont des personnages universels tout comme Tao, Touli et tous les autres. Dans le même mouvement, l’immigration elle-même est anoblie. Elle n’est plus associée aux seuls sans-papiers et autres boat people.
Black Tea est aussi une proposition esthétique. Le fait de refuser de tenir le discours attendu libère le film sur le plan esthétique. Il n’est ainsi pas tenu d’avoir les dimensions d’un documentaire. Sissako prend ainsi des libertés avec les exigences du réalisme. Face au refus de la Chine de lui accorder le permis de tourner à Guangzhou, il a réalisé le film à Taïwan. Ce choix a entraîné un certain nombre de « petits ratés » comme des personnages de Chinois parlant avec des accents taïwanais, des géographies et des architectures qui ne sont pas vraiment de Guangzhou, etc. Mais ces ratés ne sont des ratés que dans la mesure où on oublie ne pas être face à un documentaire. Dès lors que la dimension fictionnelle est intégrée et le principe de la suspension volontaire de la raison acceptée, les petits ratés peuvent avoir leurs charmes.
De même, on apprend à apprécier la dimension onirique du film, dimension d’autant plus prenante que l’onirisme n’est pas seulement présent dans l’atmosphère générale que dégage le film. Il est aussi mis en scène notamment lorsque Cai rêve son voyage au Cap-Vert et sa rencontre avec Touli. À cette occasion, on appréciera l’attention au détail du réalisateur dans la manière dont le caractère onirique de l’épisode est annoncé par le fait que Cai voyage sans valise, tenant simplement en main le cadeau de Touli. Le film sait aussi être mystérieux par endroits. Je soupçonne ainsi le personnage de Korka d’être plus profond pour qui sait le comprendre mieux que moi. Que dit ce personnage qui pour ainsi dire traverse le film, apparaît là où on ne l’attend, se mêle de ce qui ne le regarde pas, tient des propos qui font mouche et disparaît ?
Black Tea est également plein de poésie. Ce n’est pas tant que la poésie soit généralement absente des films africains ou des récits sur l’immigration. C’est plutôt que la focalisation sur la laideur des faits empêche souvent de la voir. Dans Black Tea, les scènes de la dégustation du thé suffisent à imposer la dimension poétique du film. C’est le cas également de la manière dont les personnages secondaires rayonnent au point de rendre nulle et non avenue la notion même de personnage secondaire. En définitive, Tao, Touli ou encore Wen sont écrits avec autant de poésie qu’Aya et Cai. Dès lors, alors qu’on attend des films sur l’immigration qu’ils indignent, celui-ci apaise comme une excellente tasse de thé.
Mon hypothèse consiste à dire que c’est cette dimension qui est responsable de l’échec commercial de Black Tea. Par habitude, on ne va pas voir un film africain, encore moins un film africain sur l’immigration, pour en sortir apaisé. On y va pour trouver des raisons d’être encore plus indigné. Après Timbuktu, le public attendait peut-être un autre film coup de poing. Je remercie Sissako et Tall de nous avoir offert autre chose. En effet, l’idée de films africains qui ne seraient là que pour permettre au monde de s’indigner est tout de même triste. Sissako et Tall ont pris le risque de proposer autre chose. À nous de prendre celui de changer nos horizons d’attente à propos des productions africaines ou sur l’Afrique.
Abdoulaye Imorou
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