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Reste avec moi - Ayobami Adebayo (2021, Afrique francophone)
By Date Atavito Barnabe Akayi Posted in Daté Atavito Barnabe-Akayi, Nigeria, Roman on 31 mai 2021 11 Comments
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Ayobami Adébayo, Reste avec moi, Yaoundé, Editions Flore Zoa
(Afrique francophone, 2021), éditions Charleston (FR, 2019)
Traduction Josette Chicheportiche, 2017 pour l’édition originale.

Il fut un temps, presque tous les dimanches et jours de congés, j’allais au Nigeria que je connus avant mes douze ans, je veux dire, avant l’année blanche précédant le Renouveau Démocratique de 1990. C’est en pensant à ces parcours d’enfance et au titre, un synonyme d’Abiku, que je pris ce roman qui m’a été offert par Cécile Avougnlankou, représentante de la CENE LITTERAIRE au Bénin. Elle profita des rencontres régulières du groupe des poètes que je dirige pour faire la promotion du roman Reste avec moi, Prix Les Afriques 2020. Nous envisageons une bataille littéraire avec les jeunes apprenants, sous peu. Mais, ici et maintenant, il me plaît de signaler les crises conjugales qui conduisent à la putréfaction familiale voire sociétale.

L’IMPUISSANCE COMME LA MORT DE LA PHALLOCRATIE

Yéjidé et Akin, après plusieurs années de mariage infructueux, se laissent embarquer par la pression sociale. Si Akin ne semble pas inquiété par l’absence d’enfant, Yéjidé, quant à elle, s’emploie ardemment dans l’épreuve de la conception qui doit lui conférer une place au sein de la communauté yoruba puisque seule la maternité confère la qualité de femme et d’être humain à part entière. C’est dans cette course à l’enfant, entre pasteurs, marabouts, devins et autres faiseurs de miracle, qu’on lui adjoint une coépouse, la jeune Funmi, pour stimuler son utérus, ou au pis, suppléer sa stérilité, son incapacité à concevoir, sa mauvaise foi à procréer.

Cette situation déstabilise Yéjidé jusqu’à affecter sa santé mentale. Elle fait une grossesse nerveuse frôlant la schizophrénie. Akin décide alors d’agir contractant un deal secret avec son frère Dotun pour féconder son épouse. C’est ainsi que Yéjidé donnera successivement la vie à Olamidé, Sesan, Rotimi. Mais les deux premiers meurent précocement de la drépanocytose. Cette découverte, avant la mort de Sesan, va être le début de révélations bouleversantes qui vont briser le couple. Dotun avoue le pacte conclu avec son frère à Yéjidé sous l’emprise de l’alcool et de l’amour. Yéjidé, déjà fragilisée par la mort de ses deux premiers enfants, se détache complètement de Rotimi dans une sorte de blindage émotionnel puisqu’elle est convaincue que tôt ou tard, elle la perdra. Mais la trahison de son mari, son silence au sujet de son impuissance, la blesse plus profondément. Dotun et Akin deviennent des frères ennemis lorsque celui-ci surprend Yéjidé avec celui-là en pleins ébats et signe définitivement la fin du couple. En effet, Yéjidé décide d’accompagner une de ses voisines à un mariage à Buachi, laissant Rotimi avec son père qui s’en va passer le week-end à Lagos. Lorsque la petite fille fait une crise et qu’Akin joint Yéjidé, elle s’enferme dans un mutisme total et coupe les ponts avec sa famille en s’exilant à Jos où elle prospère dans le commerce aurifère. Bien des années plus tard, Akin lui envoie une lettre d’invitation aux funérailles de son père où elle découvre que Rotimi, désormais Timi, a survécu. La survie de Timi n’est pas anodine : on peut y voir la force chromosomique XX devant la récessivité de l’homme.

UNE RENAISSANCE FEMINISTE ?

Le roman de Ayobami Adébayo s’étend sur plus de vingt ans pour raconter l’odyssée de ce couple, victime du diktat social et de l’obsession de la maternité qui provoquent une série de désastres. Yéjidé, obnubilée par la maternité, se dévoue jusqu’à sombrer dans la folie pour trouver une place non seulement dans sa belle-famille mais aussi une sorte de légitimité dans sa propre famille où elle ne jouit d’aucune considération auprès des épouses de son père puisque très tôt orpheline. Bien qu’ayant fait des études universitaires et s’étant orientée vers la coiffure avec l’aide de son époux, elle accepte des compromis et se laisse aveugler par Akin qui à aucun moment, ne ressent le besoin de lui avouer que l’infertilité vient de lui. De fait, lorsqu’à la naissance de Olamidé, Funmi, intriguée et trop curieuse, remet en doute sa paternité

« Tu me prends pour une idiote ? Tes mensonges et tout le cirque que tu fais au lit, tu crois peut-être que je n’ai pas compris et que c’est pour cela que je ne t’ai pas dénoncé ? (…) Explique-moi comment un pénis qui n’a jamais été dur peut ensemencer une femme ? » (p.269),

il la précipite accidentellement dans l’escalier où elle meurt

« Si la main de la justice pouvait réellement désigner un coupable, c’est moi qu’elle pointerait du doigt et non ces enfants innocents. Même si je n’avais pas eu l’intention de tuer Funmi. » (p.269).

La naïveté de Yéjidé en matière de sexualité voire son ignorance paraît incroyable et renforce d’autant plus son mépris pour Akin quand elle découvre la supercherie dont elle est la dupe. La vraie sexualité, l’ataraxie, elle la vit, incestueuse, avec son beau-frère

« C’était différent avec Dotun, plus « complet ». Et j’avais envie de le refaire comme ça. L’idée même d’en parler à Akin me traversa l’esprit, mais comment dit-on à son mari : « Je voudrais que tu me fasses l’amour comme ton frère m’a fait l’amour. » (pp.121-122)

Alors que toute la société phallocrate se ligue contre la femme ignorante et innocente, l’homme est soutenu car il est impensable que sa virilité soit mise en cause. Ceci montre à quel point l’épanouissement de la femme continue d’être contrariée.

Le roman à la narration homodiégétique alterne les voix de Yéjidé et d’Akin, le passé et le présent en ponctuant leurs récits de faits historiques ainsi que de leurs regards sur la politique et la société nigériane et de nombreuses anecdotes comme celles des malfrats prévenants. Certains aspects de la culture yoruba sont décriés et la romancière use d’une langue fluide et de diglossie qui apporte une marque d’authenticité et de réalisme au récit. L’intertextualité est fortement présente dans le roman avec les contes du folklore yoruba. Mais elle critique aussi l’attitude de la jeune génération face à certaines croyances très vite rangées dans les placards de la superstition comme le phénomène d’Abiku. Le titre « Reste avec moi » est la traduction de Rotimi, prénom donné aux enfants Abiku pour conjurer la mort qui les hante, l’appel de l’au-delà, de leurs frères décédés. Ainsi, lorsqu’après la mort de son second enfant, Moomi, la belle-mère de Yéjidé demande au couple de procéder à des rituels d’Abiku, alors qu’Akin s’y oppose, Yéjidé laisse faire négligemment tout absorbée par son chagrin (pp.216-217). Or, le phénomène d’Abiku dont l’étiologie moderne ici est la drépanocytose fait partie des incompatibilités fœto-maternelles que nos savoirs traditionnels peuvent résoudre efficacement.

Daté Atavito Barnabé-Akayi

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  1. Très intéressant. C’est vraiment un roman authentiquement africain de par son style et sa plongée dans la conscience collective de la sociologie africaine.

  2. Après la lecture de ce passage je peux dire que l’on ne choisit pas d’être stérile alors in devrait traiter les gens stérile de manière normal que de les voir comme des personnes différentes

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