menu Menu
Abobo Marley - Yaya Diomandé (2020)
Voyager au Marley, voyager au coeur d'une famille dioula, voyager dans l'histoire récente ivoirienne, louper son voyage pour Bengue...
By Gangoueus Posted in Côte d'Ivoire, Gangoueus, Roman on 15 octobre 2020 0 Comments
La Danse du vilain - Fiston Mwanza Mujila (2020) Previous Les 700 aveugles de Bafia - Mutt Lon (2020) Next

Abobo Marley, Yaya Diomandé
Editions JC Lattes, 2020
Prix RFI – Voix d’Afriques

L’intérêt de la littérature, c’est le voyage du lecteur vissé sur un rocking-chair. Ce trip prend des formes différentes. On peut se promener dans la tête de son voisin de palier qui écrit de bons romans. On peut faire un saut spatio-temporel et rencontrer des univers improbables. On peut revisiter une ville, une commune, un quartier dont la réalité a été effleurée alors quand on pensait le connaître. On peut interroger une langue. Le pouvoir de la littérature…

On dit que la commune d’Abobo est la plus grande d’Abidjan. Ce que j’ignorais quand je résidais en Côte d’Ivoire, c’est qu’il existait un quartier, le Marley, qui est encore l’une des zones les plus craintes d’Abidjan. C’est de là-bas que vient le personnage narrateur, Moses, pour faire simple Moussa. Au moment où commence le roman, Moses doit avoir une dizaine d’années. C’est un « petit dioula » qui décroche progressivement du système scolaire. Il rêve déjà d’un ailleurs, Bengue (1) à partir duquel il pourra s’accomplir et soutenir sa mère ainsi que ses frères et soeurs. Il est pré-ado, mais il n’est déjà plus là. Il vit de petits boulots entre la cité rouge (2) et du côté du port d’Abidjan. Son rêve de partir est tellement intense qu’il claque ses économies pour embarquer dans la cale d’un navire. Cette image nous renvoie à la perpétuation de ce mouvement déjà initié pendant la Traite négrière. On pourrait remonter plus loin à Abubakar II (3) et sa tentative continue de recherche de l’autre rive pour reprendre une création de la poétesse franco-sénégalaise Sylvie Kandé.

J’étais jeune, respectueux, poli, mais très impulsif aussi. Je suis un petit Dioula au « sens pur » du terme. J’avais refusé d’être nouchi mais moi Mozess, pur fruit du Marley, quartier parsemé d’esprit de violence, là où le banditisme et le ruissellement de sang cohabitent, quartier où seuls les coeurs vides de pitié règnent en rois incontestés, quartier le plus dangereux de la commune la moins sécurisée de la capitale, je n’avais peur de rien. p.63, ed. JC Lattes

Le projet du petit dioula échoue avec des conséquences lourdes pour ses collègues du port jugés complices de son action. A partir de cet échec, Mozess va entreprendre un autre voyage, en Côte d’Ivoire cette fois-ci. A la MACA, d’abord. La prison d’Abidjan. Dans un univers carcéral que Yaya Diomandé dépeint avec de finesse. Promiscuité, jeux d’alliance, insalubrité, survie. Moses se retrouve à deux reprises dans ce milieu dangereux.

La rébellion ensuite. Mozess, qui grandit sous nos yeux, possède des capacités d’adaptation hors pair. Il sait saisir les opportunités. Il ne semble pas doué pour les garder. Son parcours nous sert de fil conducteur pour plonger dans la Côte d’Ivoire de ces vingt dernières années. Il ne retrouve pas la liberté à chaque reprise parce qu’il a purgé sa peine mais plutôt parce qu’il bénéficie des mesures d’amnistie liées aux coups d’État respectifs 1999 et 2002. C’est aussi le Marley. Sa famille, ses sœurs, ses potes du quartier. Cireur, balanceur (4), chef de gang, ex-taulard, il est a la fois une honte pour sa mère, qui porte en mère Mandé le poids de ses échecs, et le soutien aussi de sa famille. D’ailleurs tous ses choix souvent malheureux s’appuient sur un besoin d’accomplissement et un farouche désir d’offrir de meilleures conditions de vie à cette famille que le père a lâchement abandonné.

Et je ne tardais  pas à sauter du véhicule pour aller accueillir le client. Une recette préfixée devait être versée au patron, le propriétaire du véhicule. Nous devions passer par toutes les voies possibles pour atteindre ce montant avant d’espérer avoir  notre rémunération quotidienne. La sécurité des usagers importait peu. Le code de la route était mis à la poubelle. La recette , rien que la recette. P125, ed. JC Lattes

Le mouvement que j’ai sans doute le plus apprécié s’est fait autour de la langue parlée par Mozess et ses potes : le nouchi, cette langue urbaine, en forme de pidgin empruntant au baoulé, au dioula, au bété, à l’anglais, au français, etc. Il manquait beaucoup, de mon point de vue, à la littérature ivoirienne. Cette langue campe les personnages, elle nous parle de cette nation métisse qui se cherche à la loupe.

J’ai aimé ce roman, son anti-héros Mozess, ainsi que l’amour qui baigne à chaque page tournée. C’est le portrait d’un homme maladroit. Nous le sommes tous un peu, à des degrés différents, non ?

Et Bengue dans tout cela, y arrive-t-il ? Lisez le roman, vous serez fixés.

(1) Les camerounais disent Mbeng, les congolais disent Paname ou Poto, en nouchi on dit bengue (l’Occident)

(2) Campus universitaire de Cocody

(3) En référence au texte poétique de Sylvie Kandé, La quête infinie de l’autre rive (Ed. Gallimard)

(4) Balanceur : rabatteur pour gbaka.

Visit Us
Follow Me
20
Whatsapp
Tumblr

abobo marley bengue Côte d'Ivoire nouchi Roman yaya diomande


Previous Next

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Cancel Laisser un commentaire

keyboard_arrow_up