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Ramsès de Paris, Alain Mabanckou (2025)
Rhapsodie à la congolaise
By Françoise Hervé Posted in Congo, Françoise Hervé, Non classé, Roman on 27 août 2025 0 Comments
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RAMSES DE PARIS
Alain Mabanckou
éditions du Seuil

Rhapsodie à la congolaise

« j’avais jugé important de planter le décor, pour le sensibiliser à ma manière de relater les choses, sans entraves, dans une sorte de rapsodie à la congolaise, me souciant peu de la ponctuation comme lorsque ma mère me racontait les histoires du lièvre et de la tortue dans notre parler bembé réfractaire aux panneaux de signalisation de la langue, » p 39

Voici donc Alain Mabanckou qui nous revient avec un roman écrit comme nous parle le narrateur, Berado prince de Zamunda. Pas de points, comme dans Verre Cassé ou dans Mémoires de Porc-épic, un flot ininterrompu qui oblige à lire d’une traite.

« je n’avais pas changé, l’avais-je alerté, j’étais resté le même, et ce n’était pas maintenant, au moment de m’ouvrir à lui, que j’allais m’incliner devant les sujets, devant les verbes, devant tous ces compléments très impudiques qui, à l’école, se draguaient, s’embrassaient, s’accouplaient, divorçaient en plein jour devant les élèves » p.40

Dès la première page, le fond de l’histoire est dévoilé : Berado est en prison, et Ramsès lui envoie une liste de 55 romans qu’il doit lire, ces livres formant les 55 titres des chapitres de ce roman. Pour savoir de quel crime Berado est coupable, il faudra attendre les dernières pages, après l’avoir écouté raconter sa jeunesse à Pointe-Noire en compagnie de son aîné Benoît, son arrivée en France comme étudiant grenoblois, puis le squat parisien avant les rencontres féminines, et l’évènement final. C’est le royaume de la débrouille pour notre écrivain public qui se voyait pourtant « écrivain tout court ».

« j’étais aussi celui que la plupart des compatriotes consultaient quand ils avaient besoin d’un service nécessitant de la réflexion et de l’écriture, pour cela on se donnait rendez-vous devant l’Ispahan, on remontait en file indienne la rue Poulet pour s’attabler au restaurant congolais Chez Tati où je mangeais à l’oeil pendant que j’accomplissais le travail
j’écrivais des lettres d’embauche et surtout des lettres d’amour à une nouvelle copine ou celle qui était restée au pays et qui larmoyait parce qu’elle avait entendu dire que son copain la trompait avec sa cousine qui vivait à Niort, …» p.75

Dans ce roman noir, mais très coloré, les multiples personnages et les situations, cocasses ou dramatiques tour à tour, prennent le pas sur le fond de l’histoire. Au fil des chapitres se trame le récit par Berado d’un exil fantasmé vers la France, sur les traces de Benoît, son mentor de Pointe-Noire :

« je voyais l’Arc de triomphe, j’admirais l’avenue des Champs-Élysées, j’étais impatient de me fondre dans l’atmosphère joyeuse des salons de coiffure de Château-d’Eau et de Château-Rouge , d’assister aux concerts de nos musiciens, de me mettre sur mon trente et un dans les mariages des compatriotes, je détaillais avec convoitise ces images dans lesquelles il ne manquait plus que ma grande silhouette » p.125

Et c’est bien d’exil dont nous parle Alain Mabanckou, qui décrit sans complaisance mais avec indulgence ses personnages masculins. Ramsès de Paris est un personnage mystérieux, réceptionniste du Salam Hôtel et surtout important fournisseur de faux papiers et autres combines. Benoît a gardé ses velléités de musicien – lui qui avait fait le lever de rideau du grand Koffi Olomidé au pays – mais se met à l’abri du besoin en emménageant avec Lilwenn, une jeune bretonne. Berado additionne les conquêtes féminines, jusqu’à fréquenter maman Mushama, l’ancienne maîtresse de Benoît, qui était institutrice au Congo avant de fuir le pays pour arriver en France et développer avec succès son restaurant le Manioc Pays:

« mon attraction pour maman Mushama était nourrie par un double sentiment, celui de fouler le tabou de ne jamais aller au même endroit que son aîné, comme on dit au pays, et celui d’être convaincu que je bénéficierais forcément des pouvoirs occultes de maman Mushama car dans notre milieu on rapportait souvent que si tu couches avec une femme d’affaire elle va te donner un peu de son pouvoir » p.223

Ce sont les personnages féminins qui ont le pouvoir et Alain Mabanckou en dresse des portraits de femmes courageuses, fortes et surtout ancrées dans la réalité quotidienne. En plus de maman Mushama, il y a la mère, maman Martine, décédée au pays sans que Berado puisse retourner l’accompagner à sa dernière demeure, Alphonsine la Guadeloupéenne au caractère bien trempé, Lilwenn la bretonne…

« c’était peut être ce qui expliquait qu’au pays on avait une inclinaison pour les bretonnes, on avait toujours pensé qu’elles étaient des africaines, sauf qu’elles s’étaient trompées de peau et de lieu de naissance, arrivées en retard au moment où, très affairé, Dieu distribuait à chaque peuple une couleur définitive, un pays où vivre, un continent dont chacun serait fier, … » p.196

Pour nous raconter toutes ces péripéties, Alain Mabanckou emploie un ton facétieux, plein d’allusions, usant de l’intertextualité avec ses titres de chapitres mais aussi dans ses propos :

« …du genre débrouillez-vous entre Noirs, vous finirez bien par vous entendre même si vous n’avez pas réussi cette prouesse pendant votre saison de machettes dans les marais rwandais où pour survivre il fallait adopter la stratégie des antilopes, … » p.62

On y trouve des personnages réels côtoyant la fiction, des références littéraires classiques africaines ou pas, alternant avec des renvois cinématographiques ou musicaux. La rumba congolaise accompagne le lecteur, qui navigue entre Château-d’eau et Pointe-Noire, Kinshasa et Grenoble. Et l’intrigue, puisque il faut rappeler qu’un homme se retrouve en prison, n’est qu’un prétexte pour relier les 55 chapitres et leurs titres suggestifs.

Finalement, Alain Mabanckou réussit dans un texte flamboyant, drôle, renouvelé, à nous interpeller sur le sujet sérieux et d’actualité qu’est l’exil.
J’ai adoré lire ce roman, j’y ai retrouvé la grande culture, l’humour et la beauté de la langue de Verre Cassé. Et Verre Cassé pour moi c’est une sacrée référence !

Françoise Hervé

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