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Le sacrifice d'une cause, Emmanuel Yorou Sonon (éd. SDB)

PAROLE, SILENCE ET ÉNONCIATION

PAROLE, SILENCE ET ÉNONCIATION

Emmanuel Yorou Sounon, Le sacrifice d’une cause, Cotonou, Éditions SdD, 2024, 150 p.
PAROLE, SILENCE ET ÉNONCIATION DANS
LE SACRIFICE D’UNE CAUSE D’EMMANUEL YOROU SOUNON

Cher Gangoueus,

Il y a belle lurette…

Une notification Facebook m’a rappelé que cela fait déjà banalement douze mois que je ne t’ai plus fait parvenir une de mes chroniques, douze mois donc que notre communication littéraire a été rompue, sûrement par les djadjas de la vie, toi occupé à interviewer des auteurs, à organiser et à faire tenir le Festival Rive Noire, moi investi pendant dix mois à crier «Taisez-vous! Sileeennce! Prenez une feuille!» dans mes quatre classes et à revenir les soirs m’embourber dans des copies à apprécier…

En espérant que tu te remets de la fatigue due à l’organisation et à la tenue du Festival Rive Noire, j’aimerais te parler aujourd’hui d’une œuvre qui se présente sous les dehors du témoignage militant. Et tu sais quoi? Il l’est, indéniablement, avec la rudesse et l’urgence que ce genre commande. Il s’agit de Le sacrifice d’une cause d’Emmanuel Yorou Sounon. 

Le paratexte déjà ne laisse guère de doute quant aux intentions premières de l’entreprise : la note liminaire du parti politique MOELE-BENIN, qui a soutenu l’édition, inscrit le livre dans une économie du combat pour l’inclusion des personnes handicapées au Bénin; la dédicace à ceux «qui se reconnaîtront dans ma lutte pour l’inclusion des personnes sourdes» désigne sans ambiguïté la communauté à laquelle l’auteur entend rendre des comptes. Et pourtant, qui consent à creuser davantage découvre que ce livre n’est pas seulement une autobiographie, mais une méditation involontaire profonde et parfois bouleversante non seulement sur les conditions d’existence de la parole humaine, sur ce qui subsiste lorsqu’on vous ôte votre substrat acoustique, mais aussi sur l’écriture comme forme de résistance souveraine de celui que l’on a voulu réduire au silence.

Cher Gangoueus, 

Je te parle aujourd’hui d’Emmanuel Yorou Sounon, un auteur qui est sourd; sourd non pas métaphoriquement à l’injustice, non pas symboliquement exclu du concert des voix dominantes, mais physiologiquement et irréversiblement privé de l’ouïe depuis l’âge de onze ans, depuis le 11 septembre 1999, date à laquelle il sort d’un coma provoqué par une méningite fulminante pour découvrir que le monde acoustique dans lequel il avait grandi s’est définitivement fermé. Cette coupure inaugurale, datée, nommée, inscrite dans le texte avec la précision d’un acte notarié, n’est pas seulement l’événement biographique autour duquel s’organise le récit. Elle est la condition épistémique à partir de laquelle toute la trajectoire du livre doit être lue : une trajectoire qui va du silence imposé à la parole conquise, de la dépossession à la réappropriation, du sujet dont l’existence est racontée par d’autres au sujet qui reprend la plume sur le récit de sa propre vie. C’est cet itinéraire que la présente chronique se propose de retracer, en maintenant tout au long l’hypothèse suivante : Le sacrifice d’une cause est, à son insu peut-être, une réflexion sur la parole, sur ce qu’elle est, sur ce qu’elle fait, sur ce qu’il advient de celui à qui on l’a ôtée.

I. L’ÉVÉNEMENT PHONIQUE : UNE ENFANCE SATURÉE DE SONS

Toute autobiographie implique une topographie temporelle : un avant et un après dont la frontière organise la signification rétrospective du récit. Dans la plupart des récits de vie, cette ligne de partage est symbolique : une rencontre décisive, une révélation vocationnelle, la perte d’un être aimé. Dans Le sacrifice d’une cause, elle est physiologique, datée au jour près, irréversible. Et c’est précisément cette irréversibilité qui confère à l’enfance béninoise de l’auteur une qualité particulière; celle d’un monde acoustique dont le narrateur sait, au moment où il écrit, qu’il ne reviendra jamais.

L’enfance à Bembéréké est une enfance de sons. La cour de l’école primaire publique de Guéré résonne du klaxon rythmé de la directrice Dafia Koda Dabou, auquel les écoliers répondent par un «Pi Pi Pi Yéééé!» collectif qui dure «parfois une ou deux minutes». Emmanuel écrit :

«Lorsque le soleil venait à disparaitre derrière les collines à l’Ouest de Bembéréké, l’écho des voix de nos mères nous parvenait jusqu’à notre terrain de jeux où nous nous plaisions parfois à imiter nos parents» p. 19

Les sanglots sous le fouet, les chansons maternelles du repas du soir, les conversations nocturnes du père à la radio… autant de strates sonores qui structurent le temps, délimitent l’espace social, tissent les relations affectives. Le petit Emmanuel, comme tous les enfants de son âge, est inséré dans un univers acoustique dont il n’a pas encore conscience qu’il constitue le fondement invisible de son existence.

Cette saturation sonore de l’enfance n’est pas un effet stylistique fortuit. Elle fonctionne dans la logique narrative du texte comme une chambre d’écho de ce qui va être perdu; une amplification rétrospective dont le narrateur adulte, sourd au moment de l’écriture, mesure seul la pleine signification. Et l’on tient là l’une des complexités énonciatives les plus remarquables du livre : la voix narrative qui restitue un régime sensoriel antérieur qu’elle a connu et dont elle garde la mémoire, en même qu’il écrit depuis un régime d’existence radicalement différent, fondé non plus sur l’acoustique, mais sur le graphique et le visuel. Le texte porte constamment cette tension sans jamais la thématiser explicitement, ce qui est, du reste, une marque de sobriété narrative appréciable, car une thématisation explicite eût risqué de transformer le récit en discours sur lui-même.

La scène de l’hospitalisation constitue, à cet égard, le pivot littéraire le plus travaillé du livre, fût-ce inconsciemment. Lorsqu’il perd connaissance dans la salle des urgences, le narrateur écrit : «J’avais entendu pour la dernière fois, la voix de maman demandant à l’infirmière de garde de nous aider.» p. 24. Cher Gangoueus, observe la construction temporelle de cette phrase; le plus-que-parfait «j’avais entendu» qui inscrit l’acte auditif dans une durée définitivement close, accomplie, révolue, mais laquelle durée close qui, en même temps, garde comme dernier contenu, une demande d’aide, une supplication maternelle, une voix qui parle pour l’enfant parce que l’enfant ne peut plus parler pour lui-même. La surdité commence donc, symboliquement, dans la délégation forcée de la parole car, avant même que le silence ne s’installe dans les oreilles d’Emmanuel, c’est sa mère qui parle à sa place, qui négocie sa survie auprès d’une tierce instance. Et cette scène inaugurale est une métaphore de tout ce qui suivra.

II. LA SURDITÉ COMME CONDITION SOCIALE : DU SILENCE SUBI AU SILENCE IMPOSÉ

Le réveil du 11 septembre 1999 inaugure ce que l’on pourrait appeler, faute de terme plus précis, une refondation sensorielle du sujet. Emmanuel ouvre les yeux dans une chambre d’hôpital, perçoit des mouvements de lèvres sans en saisir le son, croit qu’il pleut parce qu’une vibration lui parvient sans qu’il en identifie la source. «J’avais l’impression qu’il pleuvait mais je n’entendais plus rien» p. 25 Le monde n’a pas disparu; il a seulement perdu l’une de ses dimensions constitutives. Et la communication désormais doit se réinventer à partir de ce qui reste.

Cher Gangoueus, 

Le texte documente avec une précision qui tient à la fois de l’ethnographie et de la phénoménologie : l’invention progressive d’un système d’énonciation substitutif. Le père griffonne la nouvelle sur un bout de papier. La tante trace des questions sur le sol cimenté avec une clé plate. L’oncle Méré communique par mimiques, par mouvements de lèvres, par regard. Chaque interlocuteur invente son propre protocole; chaque échange requiert une négociation préalable des moyens de la transmission. Nous sommes là dans ce que la linguistique contemporaine appelle énonciation distribuée : un régime communicationnel dans lequel le message ne passe plus par un canal unique et dominant, mais se fragmente et se redistribue sur plusieurs vecteurs simultanés (gestuel, graphique, labial, proxémique) dont aucun ne suffit seul à garantir la pleine intelligibilité. La parole d’Emmanuel ne disparaît pas; elle se réorganise dans un espace multimodal dont il lui faudra apprendre, progressivement et non sans douleur, à maîtriser toutes les dimensions.

Mais ce processus de réinvention communicationnelle que le texte expose devient d’emblée un défi social, en ce sens que la communauté refuse de lui reconnaître la pleine légitimité de ses nouvelles formes d’énonciation. De retour à Bembéréké après la convalescence, Emmanuel est confronté non pas à son propre silence intérieur, mais au silence que les autres lui assignent. Les railleries des enfants du quartier, «les blâmes injustes des adultes» p. 29, l’étiquette sociale qu’il résume d’un seul terme vernaculaire, «Gbankou» p. 61, constituent le véritable silence : celui qui est infligé de l’extérieur, celui qui procède non d’une déficience sensorielle mais d’un jugement de valeur.

Cher Gangoueus, 

Le terme Gbankou condense à lui seul tout l’enjeu symbolique du livre. Ce mot amalgame en un seul signifiant deux réalités que rien n’oblige à confondre : la surdité, qui est une condition sensorielle, et l’idiotie, qui est une condition cognitive. En nommant le sourd par ce terme, la communauté ne dit pas simplement qu’il n’entend pas; elle dit qu’il ne pense pas, qu’il n’est pas pleinement sujet, qu’il n’a pas accès à la parole dans son sens le plus fondamental; pas comme émission de sons, mais la parole comme capacité à signifier, à argumenter, à revendiquer. Le sacrifice d’une cause est dans sa totalité une réfutation de cette équivalence. Chaque page du livre est une démonstration que la surdité n’est pas l’idiotie, que le silence acoustique n’est pas l’absence de pensée, que l’écrit peut être non seulement l’équivalent de la parole mais, en certaines circonstances, sa forme la plus puissante.

III. LES INSTITUTIONS DU SILENCE : PAROLE CONFISQUÉE ET RÉSISTANCE ÉPISTÉMIQUE

Cher Gangoueus, 

Je me rends compte que je me fais déjà trop long. Tu m’as déjà reproché mes chroniques-fleuves qui fatiguent nos lecteurs. Je vais donc finir sur cette séquence, pour l’instant, dans l’optique de te revenir prochainement quant aux six autres séquences d’analyse déjà réalisées sur ce livre. Car j’estime qu’un livre lu et aimé, qui porte une cause sociale et humanitaire qui plus est, ne mérite pas qu’on l’évacue d’un bond, mais mérite qu’on en expose toute la substantifique moelle. 

Sache qu’Emmanuel, après la mort de sa vie acoustique, a dû réapprendre à vivre, réapprendre à exister, à s’insérer et trouver sa place dans la communauté en tant que sourd. Et les chapitres consacrés aux différentes écoles pour sourds que fréquente Emmanuel constituent le cœur documentaire du livre, mais aussi, à l’analyse, son nœud rhétorique le plus dense. Ce que Yorou Sounon y décrit est un système institutionnel qui, loin d’offrir aux enfants sourds un espace de compensation de leur marginalisation phonique, reproduit et amplifie cette marginalisation sous des formes spécifiquement institutionnelles. En d’autres termes : les écoles pour sourds telles que le narrateur les a connues ne donnent pas la parole aux sourds; elles la confisquent plutôt autrement.

La première confiscation est la tricherie. À Parakou d’abord, à Porto-Novo ensuite, à Sè et même à Natitingou, Yorou Sounon documente une pratique généralisée et organisée : les enseignants distribuent les brouillons des examens aux élèves, les surveillants ferment les yeux, les résultats sont falsifiés pour satisfaire les attentes des partenaires financiers extérieurs. Cette pratique, considérée du seul point de vue moral, relève de la corruption ordinaire. Mais considérée du point de vue de l’analyse menée ici, elle prend une signification beaucoup plus grave en cela qu’elle prive l’enfant sourd de la maîtrise de l’écrit, seul territoire d’égalité que lui offre un monde fondé sur la primauté de l’oral. Si la voix lui est inaccessible, l’écriture est son domaine de souveraineté, lieu où il peut rivaliser avec les entendants, lieu où sa pensée peut se déployer sans le filtre déformant de la transcription sonore. Organiser la tricherie, c’est corrompre ce territoire, c’est le rendre illusoire, c’est condamner l’enfant sourd à une double surdité : acoustique et graphique. Le refus obstiné de Yorou Sounon de participer à cette tricherie (refus maintenu à Parakou au risque d’être le seul à échouer, à Porto-Novo au risque d’être ostracisé par ses camarades, à Sè au risque d’être accusé d’égoïsme) n’est donc pas seulement un acte de vertu individuelle. C’est une résistance épistémique : le refus de laisser corrompre le seul espace de parole qui lui reste vraiment.

La deuxième confiscation est le mensonge institutionnel. À Porto-Novo, les adultes ne se contentent pas d’exercer sur les élèves une autorité disciplinaire excessive, ils falsifient les faits, inventent plusieurs versions du même événement, signent des procès-verbaux contraires à l’exactitude des faits et font parafer à l’élève des documents qu’il n’a pas lus. La punition infligée à Emmanuel pour avoir levé la main en direction de la femme du fondé –geste de défense interprété comme une agression – est une illustration didactique de ce mécanisme de falsification. Le même geste, raconté par l’institution, devient sulfureux. L’élève sourd apprend ainsi, à ses dépens, que les actes n’ont pas de signification en eux-mêmes; les gestes ont le sens de celui qui a le pouvoir de les nommer. Et dans une institution dirigée par des entendants contrôlant à la fois le langage oral et écrit, l’élève sourd est désarmé face à cette capacité de renommage.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire la phrase apparemment anodine par laquelle Emmanuel commente cette découverte :

«Le lendemain, je n’étais plus le même Emmanuel. Le mythe de l’adulte et de l’enseignant était à terre. […] Je suivais et interprétais les gestes des adultes. J’étais sûr d’apprendre beaucoup plus sur eux.» p.58

Ce passage marque une inflexion anthropologique décisive dans la trajectoire du narrateur. L’enfant sourd privé du canal acoustique développe en compensation une compétence sémiologique d’un type particulier; non pas la lecture des textes, mais la lecture des corps, des attitudes, des micros-comportements que la parole orale permet ordinairement de masquer ou de sublimer. Il devient un déchiffreur des signes non verbaux, un herméneute des surfaces visibles de la conduite humaine. Ce renversement – l’observé qui observe ses observateurs, le sujet aux actes interprétés prenant à son tour l’interprétation pour objet – est l’une des structures profondes du livre en cela qu’elle anticipe directement la pratique militante des réseaux sociaux que le texte décrira dans ses derniers chapitres, et dont le ressort essentiel est cette capacité à lire ce que les institutions cherchent à dissimuler.

La troisième confiscation pour enfin finir, la plus grave, survient à Sè. Une fausse accusation d’abus sexuel, orchestrée par un collègue que Yorou Sounon a empêché d’assouvir ses appétits sur une élève mineure, débouche sur une garde à vue de trois jours et une accusation de meurtre commandité. Cette séquence narrative met en lumière la forme la plus extrême de la parole confisquée. Emmanuel est incarcéré sans que les charges ne lui soient communiquées; il ne peut se défendre dans la langue des signes car l’interprète est son accusateur; il ne peut crier son innocence car la cellule n’a guère d’oreilles pour l’entendre. Il est réduit donc à une seule ressource : écrire un SMS au pasteur pour alerter ses proches. C’est, une fois de plus, l’écrit qui lui reste quand tout le reste lui a été ôté. Et c’est, une fois de plus, une voix étrangère qui le sauve; celle de Géraldine, revenue de son coma, qui désigne le véritable agresseur. Vois-tu, Gangoueus, la vérité dans ce livre ne vient presque jamais d’Emmanuel lui-même; elle vient d’autres voix qui parlent à sa place, à sa décharge, comme sa mère déjà, quelques années plus tôt, le faisait dans la salle des urgences de Bembéréké.

Voilà, Gangoueus, ce que j’ai voulu partager avec toi aujourd’hui. Une vie modeste mais géniale, faite de mélodies et de tout ce qui fait vibrer l’humain du point de vue acoustique, mais une vie que le destin a fait bifurquer en une vie de silence total via une simple méningite. Une vie où les sourds doivent encore se battre contre les entendants corrompus fin de se faire entendre par la seule arme, le seul outil, a seule voix qui leur reste : l’écriture.

Emmanuel Yorou Sounon n’a pas que connu souffrance et injustice dans ce parcours. Il a aussi connu l’amour, une mobilité éloquente qui mérite qu’on s’y attarde et la conquête de l’agora via les réseaux sociaux taillés en stratégie de lutte. Je reviens te parler de tout ça plus tard dans la prochaine correspondance. D’ici là, porte-toi bien et que Dieu et les mânes de nos Ancêtres nous gardent. 

Chrys Amègan.

 

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