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Géographie du langage : du langage qui dépouille à l'identité qui résiste

Une tribune de l'écrivaine comorienne

Une tribune de l'écrivaine comorienne

Note de la rédaction : Dans le cadre d’un partenariat entre Chroniques littéraires africaines et  la revue colombienne El Malpensante, en vue  précisement de la publication du numéro 282-283 à l’occasion de la journée de l’AfroColombie (15 mai 2026), avec la collaboration de la Fondation Kintambo et par l’entremise de la journaliste Amal B, l’écrivaine Touhfat Mouhtare a proposé cet article, traduit en espagnol sous le  titre Una geografia de la partida par Andrés Hoyos Restrepo. L’écrivaine nous autorise à publier la version en langue française sur Chroniques littéraires africaines.

Dans l’avion, un homme a interpellé une femme assise à sa place. Elle s’est confondue en excuses, s’est dépêchée de se lever, a lutté avec sa valise dans le compartiment au-dessus. Il lui a dit que tout allait bien, de ne pas se précipiter. Si vous voyagez, c’est que vous avez le temps, a-t-il dit, avec le sourire détendu de quelqu’un qui n’a jamais eu à justifier sa présence quelque part.

Mon indignation ne venait pas de son attitude. Elle venait de ce qui l’avait rendue possible pour lui, et impossible pour elle. Lui pouvait se permettre la magnanimité parce que personne, jamais, ne lui avait signifié qu’il occupait trop d’espace. Elle, à en juger par son air inquiet, allait peut-être retrouver quelqu’un de malade, ou accompagner un deuil — ces quelques affaires d’enfant qui s’étaient échappées de son sac trop plein racontaient une vie entière de logistique silencieuse, d’obligations tenues, de présence due. Elle n’avait pas le temps. Elle n’avait peut-être jamais eu le temps. Et c’est précisément ce que le mot qu’on lui aurait collé à l’arrivée (immigrée) dit sans le dire.

Avant les frontières, les mots

À quelques rangées de là, un autre passager débarquait dans le même aéroport avec le même bagage humain, la fatigue, le projet, l’espoir un peu cabossé. Lui, on l’appellerait expatrié. La différence entre eux deux n’est pas dans le mouvement, il est identique. Pas dans le courage. Pas même dans ce qu’ils laissent derrière eux. La différence, c’est la géographie du départ.

Selon les repères et références statistiques 2024 du ministère de l’Enseignement supérieur, deux étudiants étrangers en mobilité internationale sur trois n’obtiennent pas leur licence en trois ans. La même Cour des comptes relève que les formations où le taux d’insertion professionnelle dépasse 99% comptent en moyenne 9% d’étudiants internationaux, tandis que celles dont le taux d’insertion tombe sous 80% en comptent 14%. On y parle de réussites personnelles et d’échec collectif : cette dichotomie revient souvent dans les conversations indignées entre étudiants étrangers à propos de leur pays d’origine, comme une créance perpétuelle envers les anciens pays colonisateurs. Autrement dit, on oriente volontiers ceux qui viennent de loin vers les filières qui mènent le moins loin. Ce n’est pas toujours intentionnel. C’est peut-être ce qui est le plus troublant. L’université, qui devrait être un espace de construction intellectuelle, devient d’abord un terrain de survie logistique : les démarches se superposent, se contredisent, exigent des documents qui en supposent d’autres que l’on ne possède pas encore. Tout semble conçu pour que tout paraisse difficile, et la difficulté même se trouve érigée en condition, puis en médaille du mérite.

Ce que garde le corps

Il y a quelque chose de particulièrement tenace dans cette mécanique : elle atteint le corps, semble-t-il, avant même d’atteindre la conscience. La réalisatrice et metteure en scène Leila Ben Aribi, au cours de ses recherches, a recueilli des témoignages de femmes de la diaspora qui décrivaient des maux de ventre chroniques, inexpliqués médicalement, directement liés au stress de l’installation. Elle a commencé à tisser un lien entre ces douleurs et la question de la place : avoir sa place, ou se voir la nier. Le corps, lui, ne fait pas dans la nuance.

Ce qui épuise peut-être le plus, c’est la dissonance permanente. Il faut du temps, parfois beaucoup de temps, pour distinguer un abus de pouvoir d’un usage local, un comportement inacceptable d’une simple différence culturelle. Dans cet intervalle, c’est souvent contre soi-même que se retourne la culpabilité. On se demande si l’on a mal compris, si l’on est trop sensible, si l’on interprète mal. On se sent toujours comprendre les choses en retard, avec un décalage que personne autour de soi ne semble partager. Ce sentiment d’arriver après la règle implicite, après le moment où il aurait fallu réagir, est usant d’une façon qu’on ne voit pas toujours venir, et semble laisser des traces longtemps après.

Le culte de la performance, sur tous les fronts

À cela s’ajoute une injonction silencieuse mais tenace : celle de ne jamais s’arrêter, de toujours viser haut, de ne manquer aucune opportunité sous peine de ne plus jamais être visible. Dans de nombreuses communautés, aux Comores notamment, le concept d’année sabbatique est non seulement absent mais activement décrié. Se reposer passe pour un luxe, presque une faiblesse, certainement une trahison envers ceux qui ont consenti des sacrifices pour qu’on parte. On performe partout : à la préfecture, à l’université, dans le couple, pour la famille restée au pays. La bataille permanente finit par être intériorisée comme un mode de vie normal, presque vertueux. Et les séquelles psychologiques de cette hypervigilance prolongée sont réelles, documentées, et encore trop peu nommées comme telles.
Car il y a aussi cette double injonction qui pèse sur les épaules de ceux qui sont partis : réussir ici, et aider là-bas. Contribuer au développement de son pays d’origine tout en se construisant dans un pays qui ne facilite pas toujours cette construction. Jouer sur deux fronts à la fois, avec des ressources qui ne sont pas infinies. Le besoin d’aider est sincère, souvent viscéral. Mais il entre en collision avec une question : peut-on donner ce qu’on n’a pas encore reconstitué en soi-même ?

La santé mentale, dernier chantier ?

Peut-on réellement reconstruire des pays avec des gens épuisés ? Quand le fait de prendre soin de soi est perçu comme un repli, on peut arguer que oui. Pourtant, comme le dirait un proverbe comorien, le corps réclame son dû, il réclame le repos auquel il aspire. Je pense à un podcast créé par un ami Sénégalais, Dileur, où des personnes immigrées ou nées en France de parents immigrés viennent témoigner de ce qui ne se dit ni dans la sphère familiale (car il faut poursuivre la bataille) ni dans la sphère professionnelle (cela rendrait le problème trop réel). Peut-être est-ce cela, la grande problématique de cette géographie du langage : le langage lui-même devient dangereux, car le libérer, c’est accepter d’avoir été victimes d’un système fait pour nous donner un sentiment d’exclusion et l’illusion de la nécessité de l’effort continu.

Dans l’avion, la femme a fini par retrouver sa place. Elle a rangé ses affaires d’enfant, posé son sac trop plein sur ses genoux, et regardé par le hublot. L’homme s’est installé, a sorti son ordinateur. Je ne sais pas ce qu’elle portait comme histoire. Mais je sais que si vous voyagez, c’est que vous avez le temps est une phrase que certains peuvent se permettre de prononcer, et d’autres… Pas encore.

Touhfat Mouhtare

elmalensante Immigration revue 282-283 touhfat mouhtare Tribune


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