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Obsessions de lune - Soeuf Elbadawi (2020)

Non, vous ne me priverez pas de ma liberté de circuler !

Non, vous ne me priverez pas de ma liberté de circuler !

Je vais vous parler de Soeuf Elbadawi avant d’aborder son texte. Il est comorien. Il est un homme aux vies multiples qu’il explore avec intensité. Journaliste dans un premier temps, il est aujourd’hui un artiste total qui s’exprime soit par le biais de la musique avec le Mwezi Waq ou sur les planches d’un théâtre avec la troupe O Mcezo qu’il dirige. Un petit coup d’oeil jeté sur son Wikipedia, m’indique également qu’il a réalisé des documentaires…

Pourquoi, je commence de cette manière, l’écriture de ma note ? Il est nécessaire d’avoir une vision à 360° de l’action d’un artiste pour saisir le contexte d’une oeuvre. Il est aussi intéressant de constater de dire comment l’écho des réseaux sociaux diffuse et d’une certaine manière vous prépare à recevoir une oeuvre. Un bon usage. Obsessions de lune est un livre à l’image de Soeuf Elbadawi, convoquant à la fois des images, des textes, des fonds noirs. Des images du public et des deux artistes qui rappellent que nous parlons d’un texte de théâtre. L’image ensuite, souvent la même, est celle de corps étendus sur une plage. En tournant les pages de ce livre, le lecteur constate une récurrence de cette image. Ces corps inertes. Le texte va permettre de donner vie à une réalité tue de morts anonymes : celle d’hommes et de femmes qui ont tenté de rallier Mayotte à bord de kwassa… 

«  J’ai dit que l’on me brûle et que l’on me livre cendre morte à l’ombre du ventre défait Comme ces restes d’homme qui par milliers se noient sous le lagon au crépuscule d’un matin sans brumes » p.17

Ce sujet est délicat. Je me souviens qu’à la sortie du roman Anguille sous roche d’Ali Zamir, ce contexte assez singulier a obligé l’écrivain comorien à une forme de réserve. Il s’en est départi ensuite. L’administration française ne voyait pas d’un bon oeil cet ouvrage remarquable mais qui traitait des mouvements migratoires entre les îles des Comores et Mayotte. Cette question revient régulièrement dans les productions artistiques de Soeuf Elbadawi. La démarche de ce dernier est frontale.

«  Ce que raconte ce livre, c’est le désarroi naissant du silence orchestré autour de cette tragédie. Les chiffres font de plus en plus peur. Le Visa Balladur (1) est à l’origine de plus de 20.000 morts. Des morts qui ne souffrent d’aucune polémique, alors même qu’on sait la raison de leur trépas » p.8

«  ouvrez bien l’oreille
    retenez bien votre souffle
    d’une rive  à l’autre le désastre en partage
    cette nuit ils ont annoncé la mort d’un des miens
    mon cousin happé par la vague broyé par les flots »  p.13

La mort de cet homme ne sera pas anonyme. Le dramaturge nous conte le projet du cousin disparu, sa détermination à rejoindre à Mayotte en s’enfonçant dans le ventre d’un kwassa. Par sa poésie, Soeuf Elbadawi tonne pour qu’on n’efface pas, pour qu’on n’ignore pas, pour qu’on ne passe pas sous silence la tragédie d’un homme mort en mer. Il désigne un coupable :

«  ce mur dont je vous parle Erigé en nos eaux par la lointaine république de Paris est le résultat d’une politique de désespérance remontant aux premiers émois de la colonie » p.44

Je suis l’actualité des relations de l’archipel des Comores depuis ma lecture d’Ali Zamir et mes échanges avec une amie installée à Mayotte. L’ouvrage d’Elbadawi est remarquable. J’imagine que l’interprétation sur scène a dû être époustouflante. Je ne peux en juger. Concernant l’ouvrage, j’ai néanmoins une réserve : les illustrations des corps allongés sur la plage semblent scenarisées. Or elles sont censées porter le discours du poète. Je ne peux pas mettre sous silence cette observation. Elle nuit à l’esthétique globale du projet. En dehors de ce point, je vous recommande cette lecture, pour sa poésie et pour sa portée politique.

Lecture d’un extrait de ce texte par Jean-Paul Tooh-Tooh.

Lareus Gangoueus · Obsessions de lune, Soeuf Elbadawi, un extrait lu par Jean-Paul Tooh-Tooh (1)

Soeuf Elbadawi, Obsessions de lune – Idumbio IV
Editions Bilk and Soul, 2020, 64 pages

(1) https://www.ldh-france.org/1995-2015-milliers-mort%C2%B7e%C2%B7s-au-large-mayotte-visa-balladur-tue/

(2) Copyright photo – Archives Washko Ink / Ahmed Ali Amir

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  1. Bonjour. Juste une précision sur les images que vous dites scénarisées. En fait, il y a deux choses. L’auteur ne souhaitait pas exposer de vrais corps de noyés dans le livre, par respect pour les familles éplorées. Les dessins que vous voyez sont faits d’après des images de performance que Soeuf Elbadawi et sa compagnie ont effectué sur des plages comoriennes, afin de sensibiliser leurs compatriotes sur la question et de briser le silence autour du Visa Balladur. C’est une réflexion sur la manière de représenter l’horreur du Visa Balladur, un peu comme pour ce fameux cousin mort du livre, qui est un personnage de fiction, représentant tous ces morts. Soeuf Elbadawi connaît des cousins disparus, mais n’a pas forcément cherché à les coucher sur le papier. Il a préféré inventer un cousin à la place, qui les représente tous. et le recours à la BD est une manière de rappeler leur anonymat, là où l’image réelle des comédiens de sa compagnie en pleine performance pourrait prêter à confusion. Voilà pour l’explication.

  2. Bonjour Med,

    Je comprends parfaitement que Soeuf Elbadawi n’ait pas voulu illustrer son propos avec de vrais corps. La question ne se pose pas pour moi. Tout dans le texte de l’écrivain comorien indique ce profond respect pour ces vies englouties dans l’Océan Indien. Je souligne juste que le texte de poésie qui exige toute l’attention du lecteur, le pousse à regarder avec le même sens du détail les autres éléments de l’ouvrage. Et en regardant ces images, j’estime pour le lecteur que je suis qu’il y a une tension entre l’image, l’illustration et le texte. On sent que ces corps allongés sont le résultats de cette performance. C’est problématique pour le livre dans son ensemble, pas pour la pièce de théâtre. Difficile que je n’en parle pas.

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