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Mina parmi les ombres - Edem Awumey (2019)
Chronique d'un énième retour au Togo
By Gangoueus Posted in Gangoueus, Roman, Togo on 15 février 2020 One Comment
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Mina parmi les ombres
Edem Awumey
Editions Boréal, Canada, 2019

En tant que lecteur, il y a plusieurs auteurs dont on nous a vantés les mérites. Le lecteur ne relève pas toujours le challenge de l’abord d’une oeuvre significative. Pour moult plus ou moins bonnes raisons.  Et Edem Awumey en faisait partie. Ma première plongée dans son univers a été un régal. Je vais tenter de vous dire pourquoi.

Toujours dans mon puéril processus de justification, une des difficultés que l’on rencontre souvent, c’est l’accès aux oeuvres produites hors du microcosme parisien.  Ainsi, que ce soit pour les auteurs publiés en Suisse, au Canada, aux DOM-TOM ou pire en Afrique, le temps d’accès au travail de ces auteurs peut être long. Edem Awumey est un écrivain togolais installé depuis des années à Montréal. En dehors de son premier livre Port-Melo publié chez Gallimard (collection Continents noirs), ses autres ouvrages ont tous été publiés depuis la Belle Province. J’ai entamé la lecture de Mina parmi les ombres et j’ai vraiment pris mon temps. En 2020, je me suis promis de me faire plaisir en tant que lecteur. De bonnes lectures. J’ai été servi avec ce roman, j’ai apprécié un mets raffiné pour faire référence à la métaphore du restaurant gastronomie évoquée dans un talkshow.

Cahier d’un énième retour au pays natal

Kerim Neto est photographe. Il est togolais ou du moins vient d’un pays qui ressemble au Togo et il est installé au Canada depuis une dizaine d’années. Il revient régulièrement au bled pour avant tout revoir Mina, une femme qui ne cesse de l’inspirer mais avec laquelle il ne s’est jamais engagé formellement. Ils sont liés. C’est aussi sa mère qu’il revoit à ces occasions. Le problème est que cette fois-ci, Mina est portée disparue depuis plus deux mois. Kerim va donc mettre toute son énergie pour la rechercher et peut-être la retrouver. Ne comptez pas sur moi pour vous dire s’il la retrouve ou pas. Alors, je parle d’un énième retour en faisant intervenir plusieurs niveaux de lecture. Les retours de Kerim sont incessants sans qu’il n’y ait une évolution dans sa relation avec Mina. Jusqu’au hic de cette absence, de cette disparition. Mais la question du retour des élites au Togo est aussi un sempiternel sujet qu’on trouve chez David Kpelly dont j’ai récemment chroniqué Le général ne vit pas d’amour (recueil de nouvelles), qu’on retrouve avec constance (j’aime dire obsession) chez Théo Ananissoh ou encore avec Kossi Efoui, en particulier dans Solo d’un revenant. D’ailleurs, même si ma lecture de ce livre de Kossi Efoui est lointaine, je n’arrêtais pas pendant ma lecture de dresser des parallèles entre les deux histoires narrées par Efoui et Awumey.

Dans ces histoires togolaises, même si Efoui n’aime pas les étiquettes et tout processus de localisation de ses histoires, on part souvent de troubadours, d’artistes, d’étudiants impliqués dans des projets culturels et qui, à un moment donné ont pris des directions différentes, souvent à cause de la brutalité d’un système qui ne lâche rien depuis 1963 dans ce pays.

Dans ces retours, l’homme qui revient, scanne façon Terminator celles et ceux qui sont restés comme dans Lisahohe de Théo Ananissoh. Le schéma du corrompu, du vertueux et de l’observateur se répète. Dans Mina parmi les ombres, on retrouve donc cette structure. Je me recentre à présent sur Edem Awumey pour essayer de parler de la singularité de son propos.

Le sceau d’Edem Awumey sur un sujet récurrent

Kerim détonne un peu avec les personnages que j’ai observés dans cette littérature togolaise du retour. Artiste, photographe, sa quête est focalisée sur une personne. Et par le biais de cette recherche, il traverse tout un pays en proie à des tensions importantes, avec une montée de l’islamisme radical au nord, dans la région dite des Savanes. Il est prêt à aller en des lieux extrêmement dangereux pour retrouver sa belle. Quelque soit les pistes qui lui sont fournies. La phase aux Savanes m’a rappelée ma lecture de Né un mardi du nigérian Elnathan John, soulignant la paupérisation de ces régions du Sahel. Kérim revient rapidement au Port Mélo. Sur les traces de Mina. Les pistes sont menues. Il rencontre néanmoins des personnes du petit peuple que cette fille d’un ancien député (opposant au système) côtoie. Comme dans le squat qui est décrit en plusieurs épisodes dans ce roman. Edem a cette capacité de dresser des portraits rapides et efficaces, ce qui donne au lecteur une palette large de discours de marginaux ou d’acteurs agissant dans les rouages du pouvoir.

Ce qui interpèle le lecteur que je suis, c’est la distance de Kérim sur les événements. Il n’est pas impliqué. C’est une recherche peu perméable à la détresse des gens qu’il rencontre. Comme Rosine. Il sait apprécier ses formes voluptueuses, il sait les capturer dans son objectif pour les sortir de l’anonymat. Il sait profiter du corps de Rosine. Se sent-il concerné par l’histoire de la jeune femme, les violences qu’elle a subie de son père ? Kerim a cette vision de l’art que je réprouve. Mais ce qui est intéressant c’est que Mina partage mon avis. Ecoutez-là :

«  Elle voulait rester et moi j’avais dû partir, mais comme elle le disait elle-même, j’étais bien parti avant de m’envoler pour Toulouse. J’étais parti avec mon appareil photo dans un univers trop insolite, j’arpentais les rues à la recherche de figures qui à ses yeux n’exprimaient pas toute la beauté de notre monde parce que dit-elle, Ces gens et ces lieux que tu photographies seraient encore plus beaux s’ils étaient libres, et s’il te plaît ne me parle pas de la beauté de la souffrance. »
Edem Awumey. Mina parmi les ombres, Ed. Boréal. P.257

Kerim n’est pas à la recherche du Togo. Peut être est-il à la recherche d’une part de lui-même que Mina lui a révélé. Il ne lâche rien. Le lecteur découvrira comment la photographie est devenue sa passion. C’est un homme qui a évolué dans une structure familiale stable, où son père les a protégé de la violence politique de son pays.

Les autres narrations

Ce roman est intéressant parce qu’il nous renvoie à d’autres structures. En particulier, la polyphonie singulière qui me faisait penser au fameux Pleurer-rire d’Henri Lopes. Ici, Edem Awumey convoque le panthéon yorouba pour essayer de comprendre les mouvements, les violences du pays, l’oeuvre de l’Ombre.  Qui est l’Ombre ? Pourquoi Mina serait-elle parmi les ombres ? Je vous laisse découvrir cette affaire « mystique » . Je parlais du sceau d’Edem Awumey. Peut être faut-il parler de son écriture. Elle est très classique. Mais, ce que j’ai apprécié, c’est la maîtrise de son écriture. Il ne se perd pas. Il n’a pas besoin de nous prouver qu’il sait écrire de belles phrases, qu’il sait les agencer. Il nous impose un style fluide, léger et un rythme de lecture lent. Sa langue sert Kérim et l’Ombre. Elle est soumise aux personnages et non aux errances de l’écrivain.

Alors, même si ce thème est ressassé par les Togolais, à juste titre, quand on sait le contexte politique de ce pays, on ne se lassera pas de nous y plonger une nouvelle fois pour entendre cette voix si engageante.

Pour la route :

« Ces mots m’ont fait penser à ceux de Mina, Quelque chose en toi a gelé, Kerim, je ne parle pas de l’hiver évidemment, ce serait trop simple, non, tu as perdu l’ardeur, la fureur et l’envie de mordre du passé »
Edem Awumey. Mina parmi les ombres, Ed. Boréal. P.70
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  1. Très belle chronique qui me donne vraiment envie de lire ce livre. La question de l’art, et plus précisément de la photographie (argentique) est prégnante dans l’oeuvre de Kossi Éfoui ( qui sait, peut-être parce qu’il est fils de journaliste?). Plusieurs de ses personnages trainent un appareil photo. En tous cas la réflexion sur le statut du photographe comme de celui du regardant présente dans ce livre que je n’ai pas lu est ouverte. Elle interroge forcément.

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