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La traversée de Montparnasse, NIMROD (2020)

Il faut que la forêt éclaire

Il faut que la forêt éclaire

NIMROD, La traversée de Montparnasse,
Paris, Gallimard, Coll. Continents Noirs,
2020, 111 pages.

 

Il faut que la forêt éclaire.

Sous l’élégance et la délicatesse des premières lignes de La traversée de Montparnasse de Nimrod publié en 2020 chez Gallimard, Coll. Continents noirs, sourd un récit tragique. Kouassi a vingt-cinq ans et choisit de vivre à Paris, rue Vavin. Le titre du roman est ainsi tout de suite éclairé. D’emblée, la première phrase du roman évoque néanmoins un fatum.

« En me rendant au dîner de Jules ce soir-là, mes épaules se sont affaissées sous le poids de mes vingt-cinq ans ».

Orphelin, il quitte à l’âge de cinq ans l’humidité sombre de Bingerville pour les beaux quartiers d’Abidjan où habitent ses parents adoptifs. On pourrait pourtant basculer dans le conte de fées raconté a posteriori et l’épisode du bain (54) donné par une femme de chambre à son arrivée à Yamoussoukro serait fondateur d’une nouvelle naissance au cœur « d’une caverne d’Ali Baba ». Cet évènement en forme d’happy end ne clôt qu’une période de la vie du narrateur. Celle qui commence le relie à plusieurs identités dont celle liée à ses parents. Il n’est pas question ici de dévoiler les ressorts du roman, ce serait dommage pour le lecteur à venir. Kouassi est un enfant aimé, entouré, valorisé. Les pages qui concernent sa mère, « la seule personne au monde à avoir inventé le concept de littérature chlorophylienne » (95) occupent tout un chapitre et prouvent l’admiration qu’il lui voue. Mais de cette affection familiale le narrateur écrit : « Il en rajoutait en m’accablant d’un excès de faveur » (55). D’où provient donc ce paradoxe ? D’un côté on peut lire :

« Moi, je suis l’enfant trouvé qui attend toujours qu’on l’oriente. Sans doute ai-je été réorienté dès l’origine, mais par un destin trop grand » (74)

de l’autre,

« Je venais d’avoir vingt-deux ans et, au cœur de juillet, je quittai les plages de Marbella pour Abidjan, rongé comme jamais par mon insignifiance » (36)

Lui promis à un bel avenir, brillant à l’école, le vit comme un cauchemar. Lui à qui on facilite toutes les conditions matérielles de l’existence reconnaît ses privilèges, les assument, en profite mais en vit les ambiguïtés : «  j’avais toujours appartenu aux surgrands » (58)

Sans doute parce que son questionnement identitaire ne peut se réduire à ces seuls liens. Dans un mouvement écopoétique, Nimrod a le talent de donner à la nature, à la forêt plus précisément, la capacité de faire naître un personnage. Kouassi ressent « son ascendance sylvestre » (66). Comme les arbres les plus hauts s’étirent vers le ciel pour capter l’air, sa grande taille lui permet de respirer mieux. Les arbres de la forêt ivoirienne, celle du jardin du Luxembourg, entre nature et urbanité, nourrissent le jeune homme qui parle de plénitude. Les arbres ne sont pas à côté de lui, ils sont lui, ils sont sa respiration. Lire Nimrod ne m’a jamais semblé facile. Certaines de ses phrases sont elliptiques et il faut attendre une autre phrase sur une autre page pour éclairer certains vides abandonnés dans la suspension. Lire et relire /ou lire pour relire est la marque de l’attention que porte Nimrod à ses lecteurs. Quel raffinement !

La poésie qui se dégage de la forêt est une force qu’elle transmet au narrateur de cette traversée. Le fatum pressenti pourrait bien être celui que Kouassi essaie de partager avec son ami Jules. Il a probablement son fondement dans les racines de ses ancêtres. La forêt à Paris n’a rien à voir avec celle d’Abidjan, Kouassi, le poète et Jules, le lecteur, partagent des espaces naturels, des espaces urbains qui les vivifient comme la littérature les vivifient. Le poids que porte Kouassi le renvoie au mythe de la reine Pokou. Celle-ci a sacrifié son enfant pour permettre à son peuple de franchir le terrible fleuve Comoé et atteindre ainsi les rives de la liberté. Seul le sacrifice d’un enfant noble a pu apaiser l’Esprit des flots. Kouassi s’inscrit dans un « nous » : il est Baoulé. Il en a la noblesse.

La traversée de Montparnasse est un livre très court dont il faut cacher la fin pour ne pas dévoiler, ne pas préciser ce sur quoi repose ce sentiment diffus d’une tragédie en mouvement. Le titre du dernier chapitre : « le dernier repas » porte l’empreinte de la Cène.

Un rapprochement littéraire est troublant et très probablement opérant. Dans L’enfant n’est pas mort, publié en 2017 chez Bruno Doucey éditions, Nimrod racontait avec la justesse qu’on lui connaît le combat d’Ingrid Jonker pour refuser d’oublier la mort d’un bébé noir. Le titre qu’il a choisi prenait tout son sens. On ne peut s’empêcher de le rapprocher du livre de Véronique Tadjo publié en 2004 chez Actes Sud Reine Pokou. Elle y fait parler Reine Pokou :

« Mais Pokou, tête baissée, répétait inlassablement « Ba-ou-Li » : « L’enfant est mort ! »

Alors, les sages firent un cercle autour d’elle et déclarèrent :

« désormais, nous nous appellerons  » Baoulé  » en mémoire de ton sacrifice » (31)

Le noble Kouassi n’est pas mort, lui, il n’est pas davantage retourné à l’orphelinat : « car je voulais renaître, mais c’était impossible ». (41). Ce sentiment tragique semble bien relier le mythe à la réalité :  réalité documentaire que Nimrod a composée telle une chronique au présent de l’indicatif en 2017 tout en inscrivant frontalement la référence baoulée, fiction romanesque que  traverse Kouassi depuis l’espace fondateur de la forêt Ivoirienne qu’il emporte avec lui et la vie de quartier à Montparnasse qu’il rêve de partager. La trivialité à laquelle se heurte le narrateur dans ce dernier ouvrage est un obstacle à sa quête de l’infini alors même « qu’il faut que la forêt éclaire » (58).

Récit tragique ? Regard écopoétique posé sur une quête identitaire ? Intersectionnalité des jonctions qui conduisent à la réflexion sur soi ? La lecture de ce livre interroge. Son écriture est délicate, un peu suave parfois à mon goût. Son contenu continue de rendre perplexe quand on en revient à l’exergue choisi par l’auteur. Deux phrases de Patrick Modiano :

« Il n’y a jamais eu pour moi ni présent ni passé. Tout se confond, comme dans cette chambre vide où brille une lampe, toutes les nuits. »

S LM-E

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