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Ce qu'il faut dire
Le juste retour des choses
By Françoise Hervé Posted in Cameroun, Essai, Françoise Hervé on 6 janvier 2020 0 Comments
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CE QU’IL FAUT DIRE
Léonora Miano / Editions de l’Arche / 2019
mots clés : poésie, politique, essai

L’année 2019 qui s’achève à peine nous a apporté deux magnifiques volumes de l’écrivaine Léonora Miano : un gros roman sélectionné jusqu’à la phase finale pour le prix Goncourt , « Rouge Impératrice », et, de façon beaucoup plus discrète, un nouveau recueil de textes non fictionnels paru chez L’Arche, « Ce qu’il faut dire ». C’est de cet ouvrage, petit par la taille mais énorme par son contenu, dont il sera question.
Trois chapitres dans ce livre, trois monologues que l’auteure a interprété sur scène ces dernières années. Je dois avouer, voir et écouter Léonora Miano déclamer « Le fond des choses » a été pour moi un évènement… sidérant.

LA QUESTION BLANCHE

Premier texte, un long poème politique à lire à voix haute – même si l’on n’a pas la voix profonde et sensuelle de Léonora Miano -, pour en garder le rythme musical. Il s’agit d’un monologue adressé au blanc, celui qui a déterminé la couleur noire.

« Tu as peur
Pourquoi
De quoi
C’est toi qui as dit Qui a fini par croire
Qu’un humain pouvait être blanc »  p.11

Le blanc a pris peur, a insisté, alors que les failles de la prétendue blancheur révèlent le prétexte de la prise du pouvoir.

« Lorsque tu as dit Noir
Lorsque tu as dit Blanc
Pour ne parler en fait

Ni de sa couleur Mais pour Prendre position Occuper une Place Te donner une mission Nous murer dans la race
Cette affaire de couleur

N’était qu’un stratagème
Cette affaire de couleur

N’était qu‘un des rouages du système
Ta culpabilité n ‘a rien à voir avec moi » p.14

Superbement dit.

LE FOND DES CHOSES

Dans ce long monologue, Léonora Miano propose, puisqu’il faut discuter de l’histoire, d’aller jusqu’au fond des choses.

« L’Histoire est pleine L’Histoire est Chargée de sens
C’est pourquoi il ne faut pas craindre la plongée
Alors c’est vrai l’eau est trouble Totalement polluée Personne n’a envie de s’y baigner On pourrait attraper quelque chose Un mal incurable comme la mauvaise conscience  »  p.18

Si l’Europe semble découvrir un sujet nouveau, l’immigration non désirée, le texte rappelle comment c’est elle qui l’a longuement initiée en allant envahir les terres américaines. D’abord. Avant d’aller vers l’Afrique.

« Et la France n’a pas démérité
Sous certaines latitudes Au sud du Sahara par exemple L’immigration non choisie en provenance d’Europe de l’Ouest s’est appelée Colonisation  »  p.23

C’est aussi l’Europe de l’ouest qui a défini l’Afrique, non seulement en la nommant, mais aussi en y prenant le pouvoir. Maintenant l’Europe refuse le juste retour des choses.

«  Aujourd’hui Le monde vient en elle Le monde vient chercher refuge en elle
Et là
Elle ne veut plus jouer » p.25

« Après s’être goinfrée à la table du monde l’Europe voudrait quitter le restaurant sans payer l’addition » p.26

L’auteure rappelle que ces terres subsahariennes étaient habitées, et que la France coloniale a commis les pires exactions pour ses propres intérêts.

« L’Europe La France Ne tolèrent pas que d’autres veuillent être Il faut les transformer Leur dire Comment être Pas pourquoi Mais comment C’est la condition pour faire Prospérer le capitalisme Triompher la vision occidentale
Définir les autres
Nommer leur territoire
Fixer les termes de l’échanges
envoyer les humanitaires » p.30

Maintenant un processus est enclenché, peu importe l’extrême droite sensée terrifier l’autre qui arrive.

«  Les Africains savent par coeur Ce qu’est l’immigration non désirée Ils savent qu’elle ne leur laisse que peu de choix » p.34

Ce monologue est très dense, chaque mot est pesé, et s’il est sans concessions il me semble être juste une prise de parole nécessaire.

LA FIN DES FINS

C’est avec ce dernier chapitre que j’ai eu le plus de difficultés de compréhension, sans doute parce qu’il fait beaucoup appel à la spiritualité ( et que je suis très cartésienne ).
Un jeune homme, Maka, décrit son rêve récurrent à la narratrice, qui prendra le temps de lui répondre. Le rêve de Maka, c’est la juste reconnaissance des ancêtres africains. Ce qui est intéressant, c’est la couleur attribuée en fonction de son état d’esprit : bleu pour cette sombre mélancolie qui peut l’étreindre – la melancholia africana -, ou bien rouge et c’est alors l’esprit de revanche qui prend le pas…
Aujourd’hui Maka est revêtu d’un suaire indigo…

«  J’ai ouvert les yeux ici, congédié le rêve et, une fois de plus, revêtu le silence. Ici, ce n’est pas, ce ne sera jamais chez nous. Ici. Les héros des uns sont les bourreaux des autres. » p.40

L’histoire de Maka, c’est l’histoire des subsahariens qui vivent en France, en gardant ancrée en eux l’histoire du passé des leurs.

«  Maka s’appelle Zacharie, pour ses parents chrétiens et pour l’état. Ce n’est pas sur le continent qu’il a vu le jour mais dans le Xè arrondissement de Paris. Il s’est choisi une identité marronne, non biblique, non occidentale et certainement non émergente. » p.43

La réponse de la narratrice ne propose pas un retournement de situation, ni une vengeance, même si c’est ce que semble vouloir Maka :

« La grandeur telle que l’envisagent les conquérants est aussi ce à quoi tu aspires. Elle est ce que tu désires pour les tiens. » p.46

La narratrice livre alors un magnifique hommage aux ancêtres dominés, violentés, dont la présence reste palpable…

« Dans les rues de cette ville, je sens la présence de ceux qui ne peuvent être pour nous des disparus. Leur vibration vrille l’air. Je les entends hurler qu’ils valent mieux que le noircissement des oripeaux coloniaux. » p.50

En hommage à ces disparus, elle propose un apaisement, « refuser que se poursuive l’ensauvagement du monde ».
Il est impossible de résumer ce texte, c’est l’extrême beauté des mots choisis qui en donne toute la force.

Ce recueil, tout dérangeant qu’il soit, constitue à mon avis un propos fondamental. En se reposant sur les faits, et avec sa plume incisive, Léonora Miano nous parle de l’histoire de la rencontre de l’européen avec l’africain, relation basée sur un rapport de domination. De cette histoire découlent les questionnements sur le racisme, l’immigration… et c’est aussi à partir de cette rencontre que découlera un inéluctable retournement…

A cet égard je ne peux que conseiller de lire aussi le superbe roman « Rouge Impératrice » qui propose un futur dans lequel l’inversion du pouvoir n’est pas revanche.

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essai Françoise Hervé Léonora Miano Poésie politique


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