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Poétique du lyrisme dans Noire comme la rosée et Tristesse ma maîtresse de Daté Atavito Barnabé-Akayi.  
Daté Atavito Barnabé-Akayi est un poète béninois de la nouvelle génération. Ses deux premiers recueils de poèmes Noire comme la rosée et Tristesse ma maîtresse révèlent son univers poétique tout à fait iconoclaste.
By Jean-Paul Tooh Tooh Posted in Bénin, Jean Paul Tooh-Tooh, Poésie on 18 novembre 2019 One Comment
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      Sous la plume de la génération montante de poètes béninois, on découvre des formes nouvelles exprimant des préoccupations sociales et politiques qui s’enracinent dans l’actualité de leur époque. C’est le cas de Daté Atavito Barnabé-Akayi dont les deux recueils de poèmes Noire comme la rosée[1] et Tristesse ma maîtresse[2] ne manquent pas d’intérêt.  Les œuvres de ce jeune poète témoignent déjà de sa volonté de se hisser au rang des poètes qui ont réussi à « imposer leur parole comme incontournable »[3].

       En effet, l’œuvre poétique de Barnabé-Akayi révèle des déconstructions syntaxiques qui jouent d’une profusion à en perdre le souffle, un langage qui se déstabilise et s’autodétruit, une absence de ponctuation qui renforce le caractère suggestif de sa poésie, une disposition typographique qui concentre le texte au milieu de la page blanche comme pour suggérer la dualité existentielle : les poèmes écrits à l’encre noire (symbolisant ténèbres) sur la blancheur des pages (symbolisant lumière). D’ailleurs, tous les 102 poèmes qui composent les deux recueils ont pour titre Imonlè, ce qui signifie en yoruba lumière. Seule la numérotation varie d’un poème à un autre. Voilà une poésie dépourvue de vers, de versets, de strophes ; bien évidemment, le vers ne fait pas la poésie. Il s’agit d’une poésie en prose qui procède, néanmoins, d’un agencement de certaines ressources de la poésie classique et de la modernité pour exprimer des préoccupations actuelles ; ce qui donne à voir un ensemble hybride, obscur et dissonant dans lequel foisonnent différents types d’esthétiques : esthétique de l’insolite, esthétique de l’ésotérisme, esthétique de la rupture, esthétique de la tristesse, etc. Les ressorts de l’œuvre de Barnabé-Akayi sont multiples, car le poète brouille les cartes avec tant de registres, de techniques et d’esthétiques.

      Quant aux orientations idéologiques de la poésie de Barnabé-Akayi, elles sont à analyser dans les rapports qu’elles entretiennent entre elles à l’intérieur d’une même unité poétique. Un même poème peut renfermer jusqu’à quatre thèmes grâce à la magie des tropes en l’occurrence la métaphore et la comparaison. Le poète part de la célébration de la femme ou des préoccupations purement lyriques pour aboutir à la satire sociopolitique et religieuse. C’est donc sur fond d’un ensemble de réseaux sémantiques liés à la sensualité et à l’érotisme que le poète nous livre des thèmes comme l’amour, la tristesse, la mort, l’art, la satire sociopolitique, la critique sociale, la problématique du salut religieux, la religion vue comme instrument de servitude, etc. De toute façon, cette poésie rend compte du contexte sociopolitique et religieux dans lequel elle est apparue : l’avènement du Changement/Refondation, de l’affaire ICC Services et consorts au Bénin, de la problématique de la révision de la Constitution, du déclin du règne de Gbagbo en Côte-d’Ivoire, de la mort de Kadhafi, de la visite du Pape Benoît XVI au Bénin, etc.

Noire comme la rosée

Daté Atavito Barnabé-Akayi

          Le titre semble annoncer la configuration thématique du recueil. Noire comme la rosée serait la dernière partie d’un syntagme dont le sujet est un être de genre féminin. Cet être qui nous est suggéré par l’image d’un bas-ventre laissant entrevoir un slip blanc fleuri surmonté de deux rangées horizontales de perles multicolores. Tous ces accessoires indiquent que nous sommes en présence de la femme, plus précisément la femme africaine à laquelle s’appliquerait aisément l’adjectif « noire ». Le poète offre au lecteur une autre piste susceptible de le renseigner un peu sur l’identité de la femme dont il s’agit réellement : la disposition du titre mettant en relief la lettre « R » du mot « noire », semble indiquer l’initiale du nom de la principale destinataire du recueil. Le programme esthétique du poète est connu : peindre la femme dans toutes ses dimensions. C’est dire que l’iconographie de la première de couverture et le titre inaugurent le projet lyrique du poète. Ainsi, pour révéler les mystères du cœur et du corps féminins, le poète organise son dit poétique en deux cycles majeurs : le cycle de Gbongnéfa et le cycle de Régina Estelle. Le cycle de Gbongnéfa correspond à la série des 12 premiers Imonlè. Ces 12 premiers poèmes sont dédiés à celle dont la « voix » pénètre le poète « tel l’air par la fenêtre grand ouverte » (Imonlè 4). A travers ces textes, le poète exprime l’amour, la sexualité, la beauté et la nostalgie. Il en profite pour décliner un certain nombre de réalités sociales amères qui caractérisent le quotidien de l’Afrique et du monde. Nous aborderons plus amplement tous ces aspects dans la suite de notre travail de recherches.

       Le second cycle est celui dédié à Régina Estelle. Tous les 39 textes restants lui sont consacrés. A ce niveau, le poète s’est livré au même exercice en exprimant sa déception amoureuse, sa tristesse, ses déboires avec l’être aimé. De ce lyrisme amoureux découlent la problématique du statut de la femme, la mort, la critique sociale, religieuse et politique. L’importance que le poète accorde à ce cycle nous amène à affirmer que la principale destinataire du recueil serait Régina Estelle. Ce qui ne fait que confirmer notre thèse selon laquelle le grand « R » de la première de couverture n’est pas anodin.

     De façon générale, dans la poésie de Daté Atavito Barnabé-Akayi, la femme est un prétexte pour articuler  les questions majeures qui agitent la conscience universelle. La femme symbolise dans la culture mina (celle du poète), l’énigme, l’insondable. La femme dans la poésie de Barnabé-Akayi est donc le symbole de la complexité de l’existence ou l’absurdité du destin. C’est donc à juste titre que le poète exploite cette symbolique pour aboutir à des préoccupations d’ordre philosophique et idéologique.

     Ces différents noms de femme n’ont jamais été mentionnés par le poète de façon explicite. A voir de plus près la plupart des 51 Imonlè qui composent le recueil, les noms Gbongnéfa et Régina Estelle se déclinent sous forme d’acrostiches dans la relative opacité des textes. En effet, « derrière l’apparence naïve du poème en prose, se dissimule très souvent la poésie la plus classique du point de vue formel. »[4] François Aurore, le postfacier du recueil  Noire comme la rosée, s’est livré à un exercice de décryptage de quelques poèmes. Pour ce faire, il a procédé à une réorganisation des Imonlè 13 et 14 ; ce qui lui a permis de constater qu’il s’agit de sonnets. Mais une observation approfondie révèle qu’il s’agit non seulement de sonnets mais aussi d’acrostiches. Considérons le premier Imonlè. Sa disposition initiale se présente comme suit :

                              « mon cœur part en stage sur la nouvelle lune

                               le jonc las de mes os incendie ma natte

                              glissante comme un tas de cailloux dans la plate

                              bière où se reposent leurs pensées et des dunes

 

                              où vont tous ces cercueils qui encerclent le soir

                              ne te savent-ils pas souriante sans croisière

                              glabre de la mer où croulant vont s’asseoir

                              nos rêves d’enfance imbibés de poussière

 

                              écoute il me faut continuer mon voyage

                              faire un dernier tour dans le soleil volage

                              avant de redescendre en mon corps solitaire

 

                             car le soleil doit me chanter pourquoi on cherche

                            à accueillir les fleurs de mon âme et la terre

                            de mendier comme une Afrique qui aurait le mal de derche »

 

Nous sommes là en présence d’un poème constitué de deux quatrains et de deux tercets. Il s’agit donc d’un sonnet. Il en est de même pour les Imonlè 13, 14, 15, 25, 27, 36 qui recèlent les prénoms Régina et Estelle. En effet, le poète lui-même a affirmé dans l’entretien que nous avons eu avec lui, ce qui suit :

 « Je cherche à sédimenter le volcan du passé – en associant à mes poèmes des techniques formelles vieilles comme l’acrostiche et le sonnet avec parfois un recours à la métrique et aux rimes – […] François Aurore, poète et postfacier de Noire comme la rosée, en décelant cette magie qui consiste à voiler l’anatomie du sonnet (lire les pages 75 et 76 dudit recueil), n’a pas pu pousser loin le divertissement esthétique pour découvrir l’installation de l’acrostiche dans Imonlè 13 (Régina, Estelle) ni dans  Imonlè 14 (Estelle, Régina).»

      La structure de ce recueil est essentiellement basée sur l’onomastique de ses probables destinataires. Même si l’auteur a dédié clairement son œuvre à ses deux mères Nadou Angèle Lawson, Laure David Gnahoui et à sa Mire (diminutif de Mireille), il n’en demeure pas moins que les vraies destinataires sont des personnes intimes dont il a dissimulé les noms dans la relative opacité de certains Imonlè. En définitive, le poète s’adresse à la femme, à l’Afrique ; à la femme dont le destin s’apparente à celui de l’Afrique.

Tristesse ma maîtresse

Poésie de Daté Atavito Barnabe-Akayi

       Ce recueil est la suite du premier. Le premier compte 51 Imonlè de même que le second. Ce qui donne 102 Imonlè au total.

       Ici, le langage iconographique de la première de couverture présente bien des similitudes avec celui du premier recueil : photo de femme en slip blanc surmonté de quelques rangées de perles, le tout sur un fond blanc ; au-dessus de la photo, le titre en noir. Seulement, ici, la nudité est poussée jusqu’à la limite du choquant. La femme a l’air nue, recroquevillée, confinée dans un espace clos. La femme du premier recueil paraît debout et à moitié habillée. Mais celle du second recueil est entièrement nue et recroquevillée sur elle-même. Cette iconographie peut avoir aux yeux des lecteurs, une valeur commerciale ; mais quand on s’exerce à  analyser les œuvres, on réalise aisément qu’il existe un rapport relativement logique entre les images et le contenu. C’est pourquoi, l’auteur lui-même déclare  dans un entretien :

«Ces corps de femme sont des métonymies de la vie. Et leur nudité par endroits me rappelle la sincérité. Dans le mythe de la création, Adam et Eve, nous dit la Genèse, étaient nus. Je voudrais que ces images nous martèlent à quel point aujourd’hui nous sommes moulés dans une hypocrisie proverbiale où l’habit fait toujours le moine ! ».

Pour le poète, la nudité serait donc une qualité. Il semble remettre en cause la fonction sociale de l’habit. Seulement, la question se pose de savoir si l’auteur, pour exprimer sa « sincérité », se déplace nu dans la société. Ce jugement du poète nous apparaît un peu exagéré, car, l’humanité n’est plus à la préhistoire.

Dans ce second recueil, le poète semble mettre aussi l’accent sur le mal qu’incarne la femme. C’est ce qui l’amène à proclamer sa tristesse. La femme serait-elle la source des souffrances du poète ? Une tristesse dont il est devenu l’amant : « je suis tombé amoureux de la tristesse » (Imonlè 102). Loin d’être l’expression de la paresse ou de l’inaction, cette attitude stoïque est indispensable au processus de libération. Libération du poète qui correspondrait aussi à la libération de la femme du joug social. Le poète fait l’éloge de la tristesse. Un éloge qui lui permettra d’effectuer un nouveau départ dans le cycle existentiel.

Conclusion

        Si Noire comme la rosée se prête à une structuration facilement repérable, Tristesse ma maîtresse quant à lui, n’obéit pas à une structure rigoureuse. Même si on note par endroits des acrostiches, ils ne sont pas suffisamment chargés de pertinence pour qu’on en établisse les rapports avec la sémantique des textes. Les thèmes y sont éparpillés comme les guerres, les misères, les maladies, la mort, le chômage, la corruption et la haine sont éparpillés sur l’ensemble du globe. La succession des poèmes obéit à un ordre voulu par l’auteur. Pour être pleinement apprécié, un poème considéré isolément doit être mis en rapport avec d’autres poèmes du recueil, il peut faire écho à certains d’entre eux, former contraste avec d’autres. Du premier recueil au second, on compte 102 Imonlè (ou poèmes) au fil desquels se déclinent des manifestations idéologiques, philosophiques, politiques, religieuses, métaphysiques, etc.

Jean-Paul  Tooh-Tooh

Ecrivain et Critique littéraire

  1. Daté Atavito Barnabé-Akayi, Noire comme la rosée, Cotonou, Plumes Soleil, 2011, 80 p.
  2. Idem, Tristesse ma maîtresse, Cotonou, Plumes Soleil, 2012, 77 p.
  1. Cf. Interview de Guy Ossito Midiohouan publiée par Daté Atavito Barnabé-Akayi dans son livre  Lire cinq poètes béninois, op. cit., p. 226.
  2. François Aurore, « Postface » à Noire comme la rosée, op. cit., p. 75.

Copyright photo Soumaïla Alabi Kangnide

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