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Consolée - Beata Umubyeyi Mairesse (éd. Autrement, 2022)
Deux trajectoires, une explication du quotidien de beaucoup
By Gangoueus Posted in Gangoueus, Roman, Rwanda on 19 juillet 2023 0 Comments
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Consolée, Béata Umubyeyi Mairesse
Editions Autrement, Prix Kourouma 2023

J’ai une pile de chroniques à écrire. Je prends mon temps. Permettez-moi de revenir sur le roman de la franco-rwandaise Beata Umubyeyi Mairesse. Ce roman a obtenu le prix Kourouma 2023. Un texte foisonnant. 

foisonnant adj. Qui est abondant, riche. foisonner v.i. Abonder, être en abondance.

Je peux dire sans hésiter que ce roman abonde en différents thèmes qu’il aborde autour des deux personnages principaux que sont Astrida et Ramata. La première est née Consolée et elle devient Astrida au gré des violences subies dans sa vie qui est racontée de 1954 à 2019. Elle est une métisse née dans la colonie belge du Ruanda-Urundi. Elle est âgée, elle vit quelque peu isolée au sein d’une maison de retraite et elle voit ses facultés cognitives se dégrader. Ramata, quant à elle, est une femme qui fait partie de la deuxième génération de l’immigration post-coloniale en France. L’abondance des sujets est la résultante de la richesse de ces deux vies qui ont conduit en 2019 ces deux femmes à se rencontrer dans la maison de retraite « Les Oiseaux », quelque part dans la région bordelaise. L’une attend Sarabaka, un milan noir pour venir la prendre alors que l’autre tente de donner un nouveau sens à sa vie.

“ Le vieillard bricole une digue de mots, pour retenir les sanglots qui menacent de le submerger.Il y met toute la solennité que requiert la dernière parole. il réalise que cet enfant n’aura d’autre héritage que le souvenir de sa voix. Leur langue, leurs histoires, des paniers d’histoires tissées, une calebasse de sons, une terre imaginaire faite de poussières lumineuses et de chants d’oiseaux matinaux. C’est tout ce qu’il lui laissera ”  

Mulâtre : 

Qui est issu de l’union de deux personnes de couleur de peau différente.
Se dit d’un hybride obtenu à partir de deux variétés différentes de la même espèce.

Le métissage est assurément le grand thème de ce roman. Métis dans sa version trash. Dans sa dimension « cailloux dans un engrenage mécanique ». Le sujet principal est porté par Astrida née Consolée. La définition du métis proposée par mon ami Google recadre tout de suite mon propos. J’avais une vision plus large du métissage. Mais cette définition est précise et Béata Umubyeyi Mairesse va plus loin en introduisant le terme « mulâtre » avec sa connotation particulièrement outrageuse en fonction des espaces explorés. Dès le début du roman, Consolée dit sa condition. Elle est née d’un père blanc. Sa mère rwandaise et noire l’élève sur une des nombreuses collines de cet État moderne en gestation. Consolée, dès sa prime enfance, ressent la nécessité du choix que le contexte social impose aux métis. Choisir son camp : “black” or “white”. Elle est d’ailleurs décrite par la métaphore de l’opposition entre geckos et araignées. Enfant sensible et singulière, elle a développé un regard très profond sur les éléments de son environnement. Cette base descriptive doit être gardée à l’esprit par le lecteur pour comprendre le propos de la vieille dame en maison de retraite. J’ai lu plusieurs romans sur le thème du métissage. Je pense à Monique Ilboudo, Henri Lopes et d’autres auteurs africains. Sans compter les auteurs caribéens très prolifiques sur ce sujet. Au fil de cette narration entrecoupée entre le présent, le passé d’Astrida et le parcours de Ramata, le lecteur découvre le traitement subi par Consolée, arrachée par le système colonial à sa famille pour intégrer le centre Save où tous les enfants nés de relations interraciales étaient parqués et instruits. Ce n’est pas le seul cas en Afrique centrale. Par bribes, le lecteur probablement horrifié découvrira la construction d’Astrida.

La notion d’intégration désigne en effet la manière dont les individus s’incorporent à la société globale via l’activité professionnelle, l’apprentissage des normes de consommation matérielle, l’adoption des comportements familiaux et culturels, les échanges avec les autres, la participation aux institutions communes.

Avec Ramata, Béata Umubyeyi Mairesse aurait pu rédiger un tout autre roman qui ferait penser à Abass Ndione. Elle démarre un stage dans cette maison de retraite en lien avec sa formation d’art-thérapie. Elle est française d’origine sénégalaise et elle a procédé à une reconversion après une carrière plutôt réussie dans les hautes strates de l’administration du territoire. Carrière toutefois ponctuée par un burn-out. Ramata est une enfant de la république et une fervente partisane de la méritocratie française, modèle parfait pour trouver sa place. J’ai beaucoup aimé ce personnage parce que depuis que je me suis plongé dans les lettres francophones, je trouve que c’est une figure à laquelle je m’identifie. Sur certains aspects en tout cas. Elle a une cinquantaine d’années et elle va aborder le monde très complexe des maisons de retraite avec une place singulière auprès des pensionnaires à côté des actions du personnel soignant. Ce contexte nourrit son introspection et permet de comprendre le parcours de Ramata, celui de son père, de ses frères et sœurs en France. Celui de son mari aussi qui lui est un français d’origine nord africaine. On observe la contestation des choix de vie des parents par les enfants. Le lecteur, extérieur, a vraiment le temps de ressasser tous ces éléments et j’avoue que cette dimension du roman est très riche.

«  Si comme madame Astrida, je devais un jour perdre la seconde langue acquise, c’est-à-dire  le français, j’allais me trouver isolée linguistiquement des miens : ni mon fils, ni ma fille, ni mon mari  ne parlaient le wolof, ma langue maternelle. » (p.139)

C’est un cas pratique intéressant que l’interaction entre Ramata et Astrida. Certaines formes d’Alzheimer amèneraient des patients à perdre l’usage d’une langue acquise. Alors, une question simple se pose : les parents qui ne transmettent pas une langue maternelle au nom des valeurs républicaines et de l’assimilationnisme commettent-ils une erreur tactique ?  Il y a là quelque chose de profondément absurde et cocasse.

D’une manière générale, la colonisation est l’installation d’un groupe qui peuple un nouveau territoire, souvent pour y établir un domination politique, militaire et économique et à la suite d’une conquête

Il est des ouvrages qui aident à mieux comprendre des concepts, qui ne s’arrêtent pas à une contemplation du pathos et des émotions des personnages. Béata Umubyeyi Mairesse n’est pas dans la complainte. La colonisation est construite sur un racisme systémique. Le site Save qui recueille tous les enfants mulâtres laissés par les colons n’est qu’une illustration de ce propos. Ils sont arrachés à leur famille maternelle au prétexte qu’ils sont la preuve d’un enchevêtrement racial qui ne saurait être visible. Je trouve très intéressant qu’elle ait pu incarner cela au mieux avec un couple d’anciens colons qui vont adopter Astrida dans des conditions que vous découvrirez en lisant ce roman. L’idéologie des Janssens est suprémaciste et elle se prétend paradoxalement altruiste. Les motivations de l’adoption sont biaisées.  Là encore, Béata Umubyeyi Mairesse vise et touche en plein dans le mille. Parce qu’assez simplement le lecteur peut comprendre l’échec de nombreuses adoptions. 

« L’arrivée des enfants de Save lui apporta sa dernière planche de salut. Il allait du même coup offrir une consolation à sa femme et prouver à tous ses qualités d’instructeur-éclairé pour le peuple noir. Cet enfant serait le Ruanda à lui tout seul et allait représenter la mère Belgique, dans un cheminement au terme duquel il triompherait des ténèbres là où l’Empire était en train d’échouer » (p.283)

Je pourrai vous prendre dautres thèmes comme celui du couple mixte, de l’homosexualité dissimulé, de l’organisation des maisons de retraite, de certaines maladies dégénératives… Je vous ai dit que le roman est foisonnant. Ce qui peut le rendre quelque peu difficile à lire puisqu’il faut suivre ces différents parcours de vie qui en plus, comme vous l’avez compris, ne sont pas contés de manière linéaire. Mais Béata Umubyeyi Mairesse maîtrise non seulement tous ces sujets mais elle a remarquablement su les mettre en scène dans ce roman. L’écriture est complètement au service d’errements méditatifs de ses personnages, avec une sensibilité qu’elle a approfondie par rapport à son précédent roman. Je suis très heureux d’avoir trouvé le temps de vous proposer cette note de lecture. Vous pouvez découvrir l’émission littéraire consacrée à ce roman sur Sud Plateau TV.

Découvrez l’émission littéraire  Les lectures de Gangoueus consacrée à ce roman

Gangoueus

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