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Mystique naturelle, Emmanuel Toh-Bi (2024)
Solennité vide ou exercice de démystification
By Jean Noel De Koigny Posted in Côte d'Ivoire, De Koigny, Poésie on 12 janvier 2026 0 Comments
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Mystique naturelle de Toh Bi Emmanuel, solennité vide ou exercice de démystification

Soyons clair d’entrée de jeu : la poésie de Toh Bi Emmanuel ressemble à un cadavre abandonné dans une salle — d’hôpital. On lui fait du bouche-à-bouche avec des métaphores usées. On lui greffe quelques organes malades. On le secoue. On l’asperge de lyrisme frelaté. On invoque le miracle. Mais le mort, d’un calme souverain, refuse obstinément de revenir parmi les vivants. Et le plus fascinant (dans ce siècle saturé d’audaces où la poésie a traversé peut-être toutes les ruines et la fin de tout), c’est de se demander, non sans un rire noir, par quelle défaillance de l’esprit critique ont pu être publiés ces balbutiements déguisés qui puent l’illusion — sans que personne ne tire le drap par pudeur.

« Mystique naturelle » est un livre qui veut parler de tout à la fois, comme si le monde touchait à sa fin et qu’il ne restait qu’une nuit pour dire la genèse et la chute, la justice et sa caricature, l’Afrique, la vérité, la science, la prophétie — tout cela empilé dans la même case obscure. Cette démesure produit parfois une beauté presque radioactive. « Timide flash du ciel/ Par bégaiements saccadés » P.18 « Il y a une prédilection sonore/ Dans le mugissement des vagues » P.29. « Huile en poudre dans les coquillages du Sahel » P.33.

Ici, la langue n’est plus un instrument de nomination, mais un lieu de fièvre. On comprend très vite que ces vers ne cherchent pas l’image belle, mais l’image juste, c’est-à-dire imparfaite et dangereusement vivante. Ces vers avancent par ellipses, par dissonances, comme si chaque vers savait que dire trop serait déjà mentir. D’autres fois, le texte s’écrase sous son propre poids.

« La nature est souveraine/ Les déflagrations électroniques s’intensifient/ D’une rhétorique intimidante/ De fin du monde/ D’un discours pédagogique/ D’Eschatologie apocalyptique » P.19.

On y entend quelque chose comme un « bégaiements saccadés », et le poème cesse d’être une rencontre pour devenir un monument froid dressé contre le vide.

Souffrez (dans son sens premier) de lire les vers suivants :

« La poésie est parole totale/ La poésie est parole cosmique/ La poésie est parole de création/ La poésie est abondance intellectuelle/ La poésie est solitude massive/ La poésie est séduction d’apparats littéraires/ La poésie est décodage/ De notionnels fluctuants » P.53.

Ah, où donc se terre la poésie dans cette anaphore enflée de définitions qui halètent l’air clos du vide et se nourrissent de leur propre vacuité ? Tout s’apparente à un formulaire rempli avec affection. « La poésie est… », revient. Identique. Obstiné(e). Et n’engendre rien. Seulement des étiquettes savantes : « Parole cosmique », « abondance intellectuelle », « notionnels fluctuants », autant de formules plates qui tintent comme un balafon fatigué. On apprend ce que la poésie est censée être ; on n’éprouve jamais ce qu’elle fait, et c’est là, précisément, que la poésie de Mystique naturelle meurt et refuse de revenir parmi les vivants.

« La prose se met à l’abri des initiations/ La prose se méfie des menaces de sens/ La prose est une civilité littéraire/ La prose est une bonne éducation sociale/ La prose, citoyen religion-pacifiste, a en horreur la déstabilisation » P.46.

C’est une conférence sur la définition de la poésie à l’intention des élèves.

La répétition anaphorique dans Mystique naturelle n’est pas rythme, mais tic ; non pas incantation, mais hoquet. Elle ne creuse pas un chant : elle meuble un silence comme un griot sans voix qui tape du pied pour se convaincre qu’il parle encore. Pire, on lit le texte, et on est tenté d’avancer que la prose serait l’ordre, la règle, la prudence ; et la poésie, l’ivresse, le mystère, l’absolu. Cette dichotomie poussiéreuse est née (peut-être) d’un imaginaire littéraire qui n’a jamais longé l’ombre d’un grand prosateur.

« La prose est le train à l’heure » P.45.

« La poésie est le train longtemps avant l’heure » P.54.

Ici, la prose est rabaissée comme un corps sacrifié pour que la poésie se dresse sur un piédestal branlant. Mais cette grandeur académique ment, car chez l’écrivain véritable, prose et poésie respirent le même air nocturne, avancent ensemble, indissociables, comme deux blessures qui refusent de guérir séparément. Pause.

Reprenons depuis l’origine : « Mystique Naturelle, parce que, poétiquement, les évidences les plus crues tirent leurs contenances logiques du non-évident, de l’insaisissable, de l’immatériel. On en obtiendrait que Mystique Naturelle soit le rempart spirituel de la poésie et de la prose significative », peut-on lire dans l’avant-propos. Déjà, à travers l’invocation du mystère, l’appel à l’insaisissable, la glorification de l’immatériel, on voit que le texte se drape dans une gravité cosmique (comme Grand P en boubou trop grand), espérant prévenir le lecteur que la profondeur viendra avec la longueur des justifications métaphysiques. Cette phrase-clé de l’avant-propos, qui condense à elle seule toute la stratégie du livre, est une proposition séduisante et juste, mais sitôt, cette vérité devient un alibi. Le mystère n’est pas exploré, il est brandi, et on ne sent jamais comment l’évidence naît de l’insaisissable ; l’auteur se contente de l’affirmer. La suite est encore plus révélatrice, car elle trahit une conception étroite de l’acte poétique.

« La poésie est une mission/ Des arts lexicologiques » P.44.

L’auteur semble penser la poésie comme une discipline de spécialistes, un territoire réservé à la manipulation du lexique, à la prouesse verbale. Il confond le moyen et la fin. Il absolutise l’outil (le mot), et oublie ce que le mot doit porter ou fissurer ou révéler ou incendier. Or c’est précisément là que cette vision échoue. Car la poésie n’est pas un simple art lexicologique. Elle n’est ni un dictionnaire en transe ni une gymnastique du vocabulaire. La vraie poésie se joue ailleurs, dans l’image qui surgit, dans la vision qui dérange, dans le rythme qui cogne, dans le silence entre deux vers, dans l’éclair qui traverse le réel, elle est chair, souffle, vertige, violence parfois, et surtout regard, les mots n’y sont que des véhicules fragiles pour transporter une intensité, une nécessité intérieure, une façon neuve de voir le monde. La poésie, la vraie, ne se contente pas de dire autrement ; elle fait voir et sentir autrement, et cela, aucun art purement lexicologique ne peut y suffire. Le malentendu ici est qu’on a dangereusement posé l’équation : « enseignant de poésie = grand poète ». Et tout le monde y croit sauf la poésie.

Si l’on devait résumer la poésie de Mystique naturelle, (et l’avant-propos nous y invite presque avec insistance), elle tiendrait en deux mots : Mystique et Naturelle. Deux mots lourds, deux mots respectables, deux mots qui fonctionnent comme des passe-droits symboliques. Mystique, parce que dès que le sens vacille, on invoque l’ineffable. Naturelle, parce que la nature, immense et vague, sert ici de toile de fond universelle comme un ciel étoilé en papier peint : ça impressionne, mais ça ne dit rien. Un mot et je termine. Ce texte n’est pas seul à pécher. Publier, c’est répondre. Ici, on a répondu par le silence de la complaisance — cette lèpre de l’édition moderne. On a imprimé l’insignifiance, relié l’emphase, mis en vitrine la performance lexicale. On a confondu exercice de langage et profondeur, abstraction et élévation, poésie et bavardage sur la poésie. C’est le péché capital des maisons d’éditions sans courage : elles éditent des intentions, des noms et des toges, non des œuvres. Faites passer !

De Koigny

P.S. Nous ne trahirons pas le poème (Rodney Saint-Éloi)

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