menu Menu
Logo Chroniques littéraires africaines

Se plonger dans les imaginaires d'afrodescendants et des continents noirs

Previous Ramsès de Paris, Alain Mabanckou (2025) Next

POUR UNE EXPLORATION PARATEXTUELLE TITROLOGIQUE DE MES FABLES D’AFRIQUE AU XXIE SIÈCLE DE FABRICE SALEMBIER

Fabrice Salembier, Mes fables d’Afrique au XXIe siècle, Beninlivres, 2025, 121 pages.

POUR UNE EXPLORATION PARATEXTUELLE TITROLOGIQUE DE MES FABLES D’AFRIQUE AU XXIE SIÈCLE DE FABRICE SALEMBIER

Cher Gangoueus !

Je viens partager avec toi un des résultats de mon ennui. Oui, les élèves sont en vacances et je m’ennuie. Pas que je n’ai rien à faire mais parce qu’au moment précis où je t’écris tout ceci, j’ai fini de faire tout ce que j’avais à faire et m’ennuie, seul, dans mon couvent. Et donc, pour tuer l’ennui, je me suis assigné cette tâche d’exploration des titres constitutifs du dernier livre de Fabrice Salembier – on sait que certains titres sont parfois plus éloquents que les livres qu’ils nomment.

La titrologie – je sais que tu le sais mais je le rappelle quand même –, est une discipline au sein de la poétique structurale qui offre un cadre analytique rigoureux pour examiner les titres comme éléments paratextuels pivots dans la construction du sens littéraire. Dans cette chronique, je te propose une analyse titrologique approfondie de l’œuvre Mes Fables d’Afrique au XXIe siècle (2025) de Fabrice Salembier, un recueil de trente fables, publié aux Éditions Beninlivres. Pour un petit livre de seulement 121 pages, tu comprends que c’est la pluralité de ses titres secondaires qui m’égaye ici dans mon ennui.

Fabrice Salembier, puisque tu n’as probablement jamais entendu parler de lui, est un auteur belge d’origine qui a adopté une identité africaine à travers ses expériences au Rwanda, au Burundi, au Bénin et en RDC. Officiellement et officieusement, on ignore ce qu’il fout actuellement au Bénin. Mais ce qu’on sait est qu’il incarne une figure hybride : voyageur infatigable, enseignant, journaliste et chroniqueur. Il se décrit comme un « passionné de l’Autre » dans une quête identitaire qui l’a conduit à résider plus de deux décennies en Afrique subsaharienne. Tout ça, on s’en fout. Mais ce dont je ne me fous pas – et c’est ce que moi j’aime chez lui –, c’est que tout Blanc et tout Belge qu’il est, ses 59 ans ne l’empêchent guère d’accompagner activement les activités littéraires portées par la jeunesse béninoise. Un signe d’humilité qu’on ne voit pas forcément chez certains de nos compatriotes de la même tranche d’âge qui voit toute la jeunesse béninoise comme une fange grave dans laquelle il ne faut pas s’embourber. Et moi, j’ai un faible pour tous ceux qui ne voient pas toute la jeunesse comme une fange, et si forcément il faut admettre qu’il y a une fange, ceux qui, de leurs petites actions, arrosent les feuilles vertes qui émergent de cette fange. Bref.

De sa genèse à aujourd’hui, Fabrice Salembier a produit une bibliographie variée, incluant carnets de voyage, récits introspectifs, etc., où l’Afrique a toujours occupé une place centrale comme espace de réinvention personnelle. Ayant découvert la pluralité des titres de sa dernière parution et leur ancrage dans les réalités sociétales actuelles, il m’a plu d’en examiner la forme, les fonctions, les enjeux sémantiques et stylistiques ainsi que la portée éditoriale, comme je me suis amusé à commencer déjà à le faire sur mon compte Facebook. En lisant le livre, il m’a semblé que ces titres, par leur formulation, opèrent une hybridation entre tradition orale africaine et problématiques contemporaines du XXIe siècle, telles que l’identité culturelle, les dynamiques postcoloniales et les défis sociétaux. Pour moi, ils ne se contentent pas d’annoncer le contenu narratif ; ils instituent un pacte de lecture qui invite à une herméneutique interculturelle en positionnant l’œuvre au croisement de l’héritage fableux universel et de la modernité africaine.

Cher Gangoueus !

Toi qui as beaucoup lu, tu sais déjà que quand on lit un certain Leo Hoek dans son ouvrage séminal La Marque du titre (1980), ou Genette dans Seuils (1987), on découvre que la titrologie est une sous-branche essentielle de l’analyse paratextuelle et que le paratexte est l’ensemble des dispositifs qui entourent le texte principal, incluant titres, préfaces, illustrations, sans omettre le fait qu’il influence sa réception. D’ailleurs, Philippe Lejeune, cité par Genette, qualifie le paratexte de « frange du texte imprimé qui, en réalité, commande toute la lecture ». Hoek, pour sa part, pose les bases de la « titrologie » en identifiant les titres comme des signes complexes, à la fois linguistiques et sémiotiques, porteurs de fonctions descriptives, incitatives et énigmatiques. Ces cadres théoriques me permettent d’interroger non seulement la structure syntaxique des titres, mais aussi leurs implications idéologiques et culturelles, particulièrement dans les contextes littéraires postcoloniaux où la tradition orale se confronte à l’écriture moderne. Comme dans Mes Fables d’Afrique au XXIe siècle de Fabrice Salembier, qui marque une incursion dans le genre didactique. L’œuvre réactualise la tradition orale africaine caractérisée par ses contes moraux qui mettent en scène animaux et figures humaines pour inculquer des valeurs sociales, avec l’originalité ici que les historiettes et fables sont au prisme des enjeux du XXIe siècle, tels que la mondialisation, les crises environnementales et les tensions interculturelles.

Salembier, en intitulant son œuvre Mes Fables d’Afrique au XXIe siècle, fait une réappropriation personnelle du genre, surtout quand il met le possessif « Mes », qui instaure un pacte autobiographique tout en ancrant les récits dans un contexte spatio-temporel précis. Les trente titres secondaires (de « L’étranger et le continent » à « Le marabout et l’Européenne ») adoptent une structure binaire récurrente évocatrice des duels narratifs typiques des fables lafontainiennes, mais infusés d’éléments africains contemporains. Et c’est que je vais essayer de te démontrer, section par section, dans cette randonnée littéraire. 

SECTION 1 : LA FORME DES TITRES

Cher Gangoueus !

Tu sais aussi que le titre, en tant que premier seuil paratextuel, constitue un élément primordial dans la titrologie, comme l’affirme Hoek qui la décrit comme une « marque » linguistique composite, intégrant longueur, ponctuation et syntaxe pour orienter la réception. Genette, quant à lui, distingue les titres rhématiques (porté sur le rhème) des thématiques (qui évoquent un thème) pour ainsi souligner leur impact sur la cohérence narrative. 

Dans Mes Fables d’Afrique au XXIe siècle, le titre principal exhibe une longueur moyenne de cinq mots, structurée syntaxiquement autour du possessif (« Mes ») suivi d’un nom générique (« Fables ») et de compléments locatifs et temporels (« d’Afrique au XXIe siècle »). Une configuration nominale qui, dépourvue de ponctuation assertive, confère au titre une allure programmatique qui évoque une déclaration d’intention plutôt qu’une interrogation ou une exclamation. Regarde bien le possessif. Il introduit une dimension subjective qui transforme le titre en un acte d’appropriation où Salembier, comme La Fontaine par rapport à Ésope, s’approprie un genre traditionnellement collectif dans la culture orale africaine.

Les titres secondaires, eux, au nombre de trente, je l’ai déjà dit, présentent une variabilité formelle qui enrichit l’analyse titrologique. Leur longueur oscille entre trois et six mots pour favoriser une concision mémorisable essentielle pour un genre didactique comme la fable. La structure syntaxique dominante est le groupe nominal binaire lié par la conjonction « et », comme dans « L’étranger et le continent » (n°1) ou dans « Le babouin et l’hyène » (n°4). Une binarité syntaxique qui épouse les oppositions dialectiques inhérentes aux fables – conflit entre personnages, tension entre nature et société – tout en s’inscrivant dans une tradition intertextuelle qui remonte aux fables d’Ésope et de La Fontaine, mais qui, ici, est adaptée à des contextes africains. Par exemple, « Gédéon et son père » (n°2) intègre le déterminant adjectif possessif (« son »), lequel renforce l’aspect familial et intergénérationnel alors que « Yara et la mélancolie » (n°16) abstrait l’antagoniste en une notion psychologique qui introduit une modernité introspective absente des fables traditionnelles.

Par ailleurs, l’absence systématique de ponctuation dans les titres secondaires – pas de points d’exclamation ; pas de points d’interrogation – maintient une neutralité tonale comme une carte d’invitation au lecteur à inférer la morale narrative plutôt que de l’anticiper. Une économie ponctuative qui s’aligne sur les conventions du genre fableux où le titre sert de seuil discret, comme le note Genette dans son examen des fonctions titrologiques. 

Cependant, Gangoueus, 

S’il faut souligner qu’il y a des expansions occasionnelles comme dans « La chasseuse d’étoile et le désert » (n°20), expansions qui incorporent des déterminants définis et des compléments dont le rôle semble être d’élargir le champ sémantique vers des domaines poétiques et symboliques, il est à noter également que les noms propres, fréquents (« Aminata et son mari » n°11, « Souleymane et le poisson légendaire » n°17), ancrent les titres dans une onomastique ouest-africaine, avec des prénoms comme Kofi ou Yara qui instaurent un contraste avec des prénoms européens tels que « Julien et Grâce » (n°29) ou « Marie et ses tomates » (n°9). Et là, tu constates une hybridité onomastique qui, non seulement reflète la biographie de Salembier, un Belge « africanisé », mais souligne aussi une structure syntaxique fusionnant l’universel et le particulier.

Parlons maintenant de la structure phrastique des titres. Tu remarqueras qu’ils sont invariablement nominaux, sans verbe conjugué, ce qui les rapproche d’une étiquette descriptive plutôt que d’une proposition narrative. C’est une nominalité qui, selon Hoek, renforce la fonction référentielle du titre et le positionne comme un index thématique plutôt qu’un récit condensé. Par exemple, « L’éléphant sage et les singes cupides » (n°18) déploie des adjectifs qualificatifs (« sage », « cupides ») préfigurateurs de la morale, cependant que « Le baobab et la rivière » (n°19) opte pour une simplicité élémentaire qui, avec les autres titres, crée un réseau synesthétique évocateur de Baudelaire (Correspondances) en rappelant des symboles naturels centraux dans la cosmogonie africaine. Ainsi donc, formellement, les titres de Salembier dans ce recueil établissent une rythmique anthologique où chaque titre semble fonctionner comme un micro-seuil autonome au sein du macro-seuil principal qui rend possible au lecteur une lecture fragmentée et réflexive. 

J’espère que toute cette analyse formelle a préparé le terrain pour que je te parle des fonctions sous-jacentes des différents titres. 

SECTION 2 : LES FONCTIONS DES TITRES

Les fonctions titulaires, comme théorisé par Genette, se déploient en quatre catégories principales : descriptive (rhématique), thématique, incitative et énigmatique, chacune modulant le pacte de lecture. Hoek complète ce cadre en insistant sur la fonction symbolique, où le titre agit comme un signe polysémique, particulièrement pertinent dans les littératures orales africanisées où la fable sert d’instrument moral et social. Dans l’œuvre de Salembier, le titre principal Mes Fables d’Afrique au XXIe siècle remplit une fonction informative primordiale en spécifiant non seulement le genre (« Fables »), mais aussi le cadre géographique (« d’Afrique ») et temporel (« au XXIe siècle »). Ce qui, ainsi, oriente le lecteur que je suis vers une réinterprétation contemporaine de la tradition orale. Cette informativité s’étend à une dimension symbolique où le possessif « Mes », je l’ai déjà souligné, symbolise une appropriation subjective d’un héritage collectif qui reflète la quête identitaire de l’auteur en tant que « plus Africain des Belges ».

Les titres secondaires amplifient ces fonctions de manière variée. Sur le plan informatif, ils esquissent protagonistes et conflits centraux, comme dans « Le griot et le village » (n°3), titre qui nous rappelle le rapport entre la communauté rustique et les troubadours africains, ces derniers dépositaires de la mémoire collective dans les sociétés africaines traditionnelles. Au plan symbolique, des paires animalières s’opèrent, ainsi qu’on le voit dans « Le lion et le singe » (n°5) ou dans « L’éléphant sage et les singes cupides » (n°18), des paires qui renvoient à l’anthropomorphisme fableux représentatif des critiques sociales voilées.  Et tu sais que c’est une pratique courante dans les contes africains pour inculquer prudence et solidarité à la communauté. Par ailleurs, certains titres paraissent couver une tache de fonction poétique. On la sent dans le (n°20) : « La chasseuse d’étoile et le désert », titre évocateur, ou dans le (n°23) : « Ama et les étoiles », où l’on voit les astres représenter aspiration et mélancolie, mot par lequel Salembier intègre des motifs cosmologiques africains à une esthétique moderne.

Incitativement, ces titres, je trouve qu’ils attirent par une sorte de binarité conflictuelle. Ils promettent une résolution morale qui incite à la lecture. Par exemple, « Le menteur et la justice » (n°15) amène à réfléchir sur l’éthique, tandis que « Sefu et la sécheresse » (n°28) aborde des enjeux environnementaux actuels comme les crises climatiques en Afrique subsaharienne. Globalement donc, on réalise que ces fonctions conjuguent l’informatif et le symbolique pour renforcer le didactisme contemporain des fables, ce qui, je trouve, transforme les titres en vecteur d’engagement sociétal. 

SECTION 3 : LES ENJEUX SÉMANTIQUES ET STYLISTIQUES

Cher Gangoueus ! 

J’espère que l’auteur te fera parvenir ce livre pour que tu réalises que les enjeux sémantiques des titres résident dans leur capacité à générer des polysémies, comme l’analyse Hoek qui voit le titre comme un « dispositif sémiotique » porteur de doubles sens et d’intertextualités. Genette, dans son examen des paratextes, souligne comment les titres peuvent ironiser ou alluder pour enrichir l’herméneutique. Dans Mes Fables d’Afrique au XXIe siècle, le titre principal joue sur un double sens temporel : « XXIe siècle » évoque à la fois la modernité technologique et les persistances postcoloniales, lesquelles créent une intertextualité avec des œuvres comme Mémoires de porc-épic d’Alain Mabanckou qui revisite les fables africaines.

Stylistiquement, quant aux titres secondaires, ils exploitent des jeux de mots subtils comme « L’enfant prodige et la communauté » (n°13), où « prodige » peut signifier talent ou prodigalité, avec ainsi une ironie sur les attentes sociales africaines. L’intertextualité avec La Fontaine est évidente dans « Le lièvre et l’éléphant » (n°26) qui varie sur des thèmes classiques mais toujours africanisés. Des doubles sens émergent dans « Le marabout et l’Européenne » (n°30) une dichotomie entre spiritualité africaine et rationalisme occidental comme pour refléter la biographie interculturelle de Salembier. Des enjeux sémantiques qui, enrichis par des allitérations (« Malik et la culture » n°12), stylisent les titres tels des artefacts poétiques qui fusionnent oralité et écriture. 

SECTION 4 : LA PORTÉE ÉDITORIALE ET MARKETING

Éditorialement, les titres positionnent l’œuvre dans le champ de la littérature africaine francophone, via Beninlivres qui, ici, organise des foires pour promouvoir les patrimoines africains. Le titre principal accroche par son ancrage contemporain. Il cible un public éducatif et culturel. Du marketing-wise. Et la couverture aux motifs africains renforce l’attrait visuel pendant que les titres secondaires servent d’appâts anthologiques qui favorisent une diffusion tant régionale qu’internationale. 

Interprétativement, ces titres éclairent des thématiques d’identité et de la modernité. Et c’est là que j’en déduis qu’ils instituent un pacte de lecture réflexif dans la mesure où le titre principal promet une actualisation des fables, une osmose entre tradition et modernité là où les secondaires explorent famille, justice et nature…, des thématiques qui, comme on le sait, relèvent des défis du siècle présent. Comme quoi, comme nous le faisons tous, l’écrivain doit être témoin de son temps.

Merci, Gangoueus, de m’avoir tenu compagnie dans cette exploration littéraire pour tuer mon ennui. 

À la prochaine ! 

Chrys Amègan

En écoutant le son « L’argent » de Vénom Cascadeur.

 

Visit Us
Follow Me
20
Whatsapp
Tumblr

Beninlivres chrys amégan fable


Previous Next

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Cancel Laisser un commentaire

keyboard_arrow_up