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Ainsi parlait mon père, Sami Tchak (2018)
La sagesse d'un père Tem
By Christian Gombo Posted in Christian Gombo, Roman, Togo on 1 février 2026 0 Comments
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Sami Tchak, Ed. JC Lattes, 2018

Immense livre qui parle d’un enfant qui refuse l’oubli. L’oubli de ses parents, l’oubli de sa mère et de son père. Le corps du livre commence par une préface qui m’a beaucoup questionné. En effet, d’habitude, je ne lis pas les préfaces ou les notes avant la lecture d’un livre. Je vais directement à l’essentiel, donc au texte principal, pour éviter d’être influencé. Souvent, les préfaciers sont toujours élogieux, et l’attente normale qu’un louangeur fasse de même avec ce livre ne m’a pourtant pas retenu. Cette fois-ci, instinctivement, le sous-titre m’a paru important : « Préface – Je suis leur fils ».

La première question qui m’est venue est : « Qui pour préfacer un livre de Sami Tchak ? » La seconde : « A-t-il besoin d’un préfacier ? » Sami Tchak, c’est quand même Sami Tchak. D’où les doutes d’un instant qui vont être balayés aussitôt par la belle prose qui va me transporter dans une histoire intime, une histoire de famille qui va me faire bouillir le sang. Ou du moins, toute l’eau qui se trouve dans mon corps.

Au fur et à mesure que mes yeux dévoraient chaque page de ce début de livre pour le moins étonnant, mes questions s’estompaient, et l’ultime question « Pourquoi pas prologue ? » passait rapidement comme un éclair dans mon esprit, alors que les écrits du vieux Sami finissaient par m’engloutir. Je suis noyé dans une mer de prose qui repose dans le lit d’une oralité saisissante, avec plusieurs moralités proposées.

Dans ce livre, je découvre une magnifique histoire, celle du père de Sami et de sa mère. Je réalise qu’ils portent des blessures. Je n’aime pas trop le mot handicap, car j’estime que cela ne devrait s’adresser qu’aux dieux, s’ils existent. Ainsi, le papa de Sami a une terrible blessure morale qui atrophie une de ses jambes, une véritable malédiction en Afrique. Pas besoin de déranger Dieu pour ça ; il n’a jamais le temps pour les maudits. La maman de Sami, quant à elle, a une plaie qui refuse de guérir et qui finira par la faire mourir, car elle vit avec une malédiction, celle d’un serpent à double tête qui la vide peu à peu de toute substance. Chez les parents de Sami : des traces, visibles et invisibles ! Des traces qui ont longtemps été des malédictions, voire des fardeaux, mais qui ont permis leur rencontre. Comme quoi, il ne faut jamais désespérer dans la vie. De cette rencontre naîtra notre cher Sami, qui adorera son père, sans trop d’attache pour sa mère, et ses écrits laissent transparaître une certaine forme de regret à ce sujet.

C’est un Sami qui nous ouvre ici son cœur, le cœur de son héritage, qui est sa mémoire : la mémoire d’un père qu’il adorait et la mémoire d’une mère dont même ses rêves d’écrivain n’osent faire disparaître la plaie qui l’a emportée. Ainsi parlait mon père devient donc une arme massive de résurrection. La résurrection de ceux qui nous ont façonnés, ceux qui nous ont forgés. Au final, tout passe, mais la mort ne vole pas tout. La mort ne viole pas tout. La mort d’une mère, avec qui nous ne partageons guère d’affection, peut devenir une histoire d’amour éternel capable de venir à bout de n’importe quel serpent, même s’il a deux ou plusieurs têtes.

Et l’essentiel du livre, ce sont deux voix ! Deux voix réparties en (Leçons de la forge – Père de Sami et Sur les flots du vaste monde – Sami lui-même). Nous concluons notre lecture avec les sagesses que nous avons adorées et adoptées, même si le livre se termine par : « Père, je n’ai pas oublié », comme pour nous dire, en fin de compte, que mon père n’était ni un ange, ni un saint. C’était un être humain comme nous tous, avec ses qualités et défauts. Comme beaucoup d’entre nous, il a fait de son mieux et est mort dans la joie…

Les paroles qui suivent sont les « miettes » que Sami a retenues de son père. Les paroles de son père se marient à ses propres pensées, car le métier de forgeron est très proche de celui d’écrivain, et l’auteur a les deux en lui…

1. « Tu m’as dit que ce sage blanc nous enseigne de nous connaître nous-mêmes ? Mais, l’homme est au moins jour et nuit. On ne va pas demander à la nuit de connaître le jour, car elle n’est pas le jour. On ne va pas demander au jour de connaître la nuit, car il n’est pas la nuit. Et on ne peut même pas demander à la nuit de se connaître, car elle est est plus complexe qu’elle n’ a la capacité de se cerner. Si la nuit pouvait juste nous raconter la légende de l’étoile que regarde le berger, ce serait déjà un miracle. Mon fils, l’homme ne se connaîtra jamais soi-même, pas plus que l’océan ne se connaît ni que la pluie qui arrose nos champs ne connaît l’océan » : ainsi parla mon père après m’avoir écouté vanter la sagesse de Socrate.

2. Combien de livres d’amis avons-nous réellement lus ? Nettement moins que nous ne le laissons croire. Mais bien de nos amis, qui nous abreuvent de compliments, n’ont jamais ouvert un seul de nos livres. Ne pas en avoir conscience nous rend poreux aux flatteries qui nous divertissent de l’essentiel.

3. Écrire, c’est-à-dire se mesurer aux siècles penchés sur notre épaule, avec le risque d’entendre les rires moqueurs des morts immortels.

4. « Sami Tchak, lequel de tes livres me conseillerais-tu ? » Je réponds à cette question : « Mon chef-d’œuvre, c’est-à-dire le livre que je n’aurai le temps d’écrire, celui que je prie donc la terre entière d’attendre. »

5. Nos choix de lecture témoignent de nos propres ambitions, même si tout cet effort ne se conclut pas forcément par l’élévation spirituelle souhaitée pour notre propre création.

6. Discuter du style ou d’écriture, cela ennuie beaucoup d’écrivains. Ces questions-là ne sont pas de leur domaine.

7. Il a échappé au fleuve fougueux et s’est noyé dans sa propre urine. La mort a beaucoup d’humour.

8. « Si ce Blanc dont tu parles a raison, alors, l’Homme est une erreur dont nous devrions avoir plutôt honte » : ainsi parla mon père après que je lui avais traduit, dans notre langue maternelle, le tem, une pensée de Nietzsche tirée d’Ainsi parlait Zarathoustra : « L’homme a besoin de ce qu’il y a pire en lui s’il veut parvenir à ce qu’il y a de meilleur. »

Ainsi parlait mon père… ( Ed. JC Lattes, 268 pages, 2018 ). Magnifique livre de Tchak Sami à lire absolument !
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Christian Gombo Editions JC Lattes Sami Tchak


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