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Tais-toi et meurs -  Alain Mabanckou (2012)
Il y a quelque chose de pourri à Brazza-sur-Seine
By Abdoulaye Imorou Posted in Abdoulaye Imorou, Congo, Roman on 20 mars 2020 2 Comments
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Les salauds ont tous la même peau

 

Écrire des best-sellers. Rien que des best-sellers.
Des romans historiques, des romans où des
nègres coucheront avec des blanches et ne seront
pas lynchés.
Hansen

Du fait du titre de ce roman, je m’attendais à un véritable polar noir, à l’une de ces histoires avec des truands et des assassins capables de refroidir, sans sourciller, la grand-mère, la mère, la fille et le chien puis, de s’installer sur leur canapé et de manger leur saka saka en coupant la viande avec l’arme du crime avant de repartir après avoir mis le feu à l’appartement des fois que le chat ou le poisson rouge se seraient cachés dans l’armoire ; des hard-boiled et sadiques assassins tellement sans foi ni loi que dieu seul sait comment ils dorment. Mais, ce n’est pas ce que j’ai trouvé. Ce que j’ai trouvé est bien pire.

Tais-toi et meurs est le journal, écrit depuis la prison, de Julien Makambo, un apprenti arnaqueur qui ne serait même pas capable de faire du mal à une mouche posée sur du ketchup. Julien est Congolais, il a quitté son pays pour rejoindre Pedro à Paris, Pedro le sapeur, Pedro l’homme d’affaire, Pedro le maire de Paris, du moins du Paris congolais dont il contrôle toutes les affaires louches, Pedro son presque beau-frère puisqu’il a eu un enfant avec sa grande sœur, Pedro dont il est donc le protégé sinon le bras droit. Pedro lui donne de faux papiers et une nouvelle identité : José Montfort. Pedro le reçoit dans la chambre qu’il partage avec d’autres Congolais. Il lui apprend quelques combines, notamment à magouiller les tickets de métro et les chèques. Il en fait un vrai sapeur, un vrai Parisien.

Tout se passe donc bien pour José Montfort. Les ennuis (Makambo signifie les ennuis en lingala) semblent derrière lui. La vie est belle avec sa nouvelle famille, la bien nommée tribu du Paradis. Il y a là Le Vieux qui a tout appris à Pedro, Bonaventure, ancien bras droit de Pedro, Prosper, garçon de course du Vieux, Willy le mécano, Désiré le musicien qui se cherche mais ne manque pas de trouver « des Françaises spécialistes du continent noir ». Tout se passe donc bien jusqu’à ce que la crise frappe le milieu et que la monnaie cesse de rentrer. Heureusement, Pedro est là, Pedro qui propose à José une affaire juteuse, de celles qui rapportent beaucoup sans qu’on ait besoin de transpirer. Tout ce que José a à faire c’est d’accompagner Pedro rue du Canada, ne pas poser de questions, puis empocher 15 000 euros. Pour l’occasion, on passe voir Le Bachelor chez qui on lui prend un costume vert électrique dont on lui assure qu’il sera parfait avec ses Weston bordeaux.

Mais le fait que l’affaire se passe un vendredi 13 aurait dû mettre la puce à l’oreille de José : alors qu’il attend tranquillement Pedro, rue du Canada, une blonde tombe de la fenêtre, vient s’écraser à ses pieds et rougir ses Weston bordeaux. Or, dans ce monde du téléphone portable, un Congolais en costume vert électrique peut difficilement se fondre dans la foule. José Montfort devient vite suspect numéro 1 et se retrouve dans le 20h et en cavale. Il vit la peur aux trousses jusqu’au jour où Shaft l’attrape. Shaft est l’autre mentor de Pedro, un autre Vieux. C’est également lui qui a fourni les papiers qui ont transformé Julien Makambo en José Montfort. Shaft est là pour tout arranger. Le problème est que pour que tout rentre dans l’ordre José doit se taire et mourir : se taire sur ce qui s’est vraiment passé rue du Canada, mourir symboliquement en tant que José Montfort et renaitre avec une autre identité, celle de … Pedro. C’est ce dernier qui a défenestré, Roselyne François, la blonde de la rue du Canada. Mais il va de soi que le maire de Paris ne peut faire de la prison, quelqu’un doit le remplacer. Julien Makambo n’est pas très chaud et la prison ne l’épate pas. Mais a-t-il vraiment le choix ?

Ce que Julien Makambo n’avait pas compris jusque-là, c’est que le milieu des Congolais de Paris n’est pas aussi tendre qu’il le pensait. C’est le fief des jaloux, des envieux, des mesquins, des lâches, des salauds et bien pire, à commencer par les membres de sa tribu qui n’a de paradisiaque que le nom. Ainsi, Bonaparte ne pense qu’à se débarrasser de lui pour s’asseoir à nouveau à la droite de Pedro. Le Vieux et Shaft, profitent de leur statut d’anciens, pour sucer les plus jeunes comme des sangsues. Quant à Pedro, il joue le bon samaritain alors qu’il arnaque allègrement ses protégés. Julien apprend ainsi que l’affaire de la rue du Canada aurait dû lui rapporter 50 000 euros. Mais il n’y a pas que les Congolais qui se comportent en salopards. Les autres communautés noires et les Blancs ne valent pas mieux. À titre d’exemples, il s’avère que les « spécialistes du continent noir » sont surtout animées par le souci de découvrir comment baiser des nègres sans se fatiguer. Une grande partie de la population a vite fait de voir dans José Montfort le coupable idéal et ne prend même pas la peine de se demander comment il aurait pu défenestrer Roselyne François alors qu’il se trouvait sur le trottoir. Pour tous, Julien Makambo est le bouc émissaire idéal. Aussi, Shaft n’hésite-t-il pas à le faire arrêter et à lui faire comprendre que s’il parle ce n’est pas seulement symboliquement qu’il mourra.

Cependant Shaft commet quelques erreurs. Il l’informe du motif du meurtre de Roselyne François. Il néglige le fait que Julien Makambo est féru de littérature et que s’il n’est pas fait pour la vie de gangster, il en maîtrise les codes littéraires. Sur le plan de l’écriture, cela donne lieu à quelques lignes savoureuses en termes de métadiscours : « ces habitants allaient, j’en étais certain, sortir dans la rue où gisait la femme dans une mare de sang, comme on dit dans les romans policiers pour aller plus vite et faire sensation auprès du lecteur afin qu’il n’abandonne pas sa lecture en cours de route ». Sur le plan de la progression narrative, les connaissances de Julien lui donnent un avantage. Il sait distinguer mondes fictif et réel. Il comprend ainsi que les ficelles que les gangsters mobilisent habituellement dans les films et romans ne lui sauront d’aucune utilité dans le monde réel, sauf peut-être une. Il emprunte à la stratégie qui consiste à écrire ce que la loi de l’Omerta interdit de dire et à confier le manuscrit à quelqu’un qui se chargera de le rendre public. C’est ainsi qu’il remet son journal à Fabrice, son codétenu, journal dans lequel il raconte tout.

Tout : sa vie au Congo, son arrivée à Paris, la tribu du Paradis, la rue du Canada, la cavale, la rencontre avec Shaft, la manière dont ce dernier lui raconte ce qui s’est vraiment passé dans la fameuse rue, le fait que Roselyne François ait été tuée parce que… Bon, ça je ne peux pas le dire ici. Gare aux gorilles de Shaft s’ils apprennent que j’ai moufté. Non, non, allez demander à Julien Makambo vous-même. Tout ce que je peux dire moi, c’est que le motif du crime est vraiment dégueulasse, ceux qui ont commandité le meurtre sont de vrais salauds et pire encore. Oui, oui, allez demander à Julien Makambo. Et puis, il le raconte si bien.

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