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Peter Kimani, Dance of the Jakaranda (2017)
By Karen Ferreira-Meyers Posted in Karen Fereira Meyers, Kenya, Roman on 25 janvier 2020 0 Comments
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Peter Kimani,

Dance of the Jakaranda 

Akashic Books (2017)

Chronique : Karen Ferreira-Meyers

Né en 1971 au Kenya, Peter Kimani a débuté sa carrière en tant que journaliste (il a été rédacteur en chef du The Standard, il a publié dans The Guardian, The New African, The Daily Nation, entre autres) et est l’auteur de plusieurs ouvrages de fiction (dont trois romans, à savoir Before the Rooster Crows, Upside Down et Dance of the Jakaranda) et de poésie. Il était l’un des trois poètes internationaux mandatés par la National Public Radio pour composer et présenter un poème à l’occasion de l’inauguration de Barack Obama en janvier 2009. Kimani a obtenu son doctorat en écriture et littérature créatives du programme d’écriture créative de l’Université de Houston en 2014 et est membre du corps professoral de la Graduate School of Media and Communications (dont il est aussi un des membres fondateurs) de l’Université Aga Khan à Nairobi, au Kenya.

Ayant lu il y a quelques années Before the Rooster Crows et plus récemment la collection de nouvelles Nairobi Noir dont il était l’éditeur, c’est avec anticipation que j’ai entamé Dance of the Jakaranda (2017) et je dois vous dire que, franchement, je n’ai pas été déçue. Quel plaisir de découvrir une écriture précise, ironique et sarcastique, une histoire romantique et fictive mais aussi visiblement basée sur des recherches historiques et politiques approfondies. Et il n’est aucunement surprenant que l’auteur ait obtenu le Prix Jomo Kenyatta for Literature et ait été nommé pour le Grand Prix des Associations Littéraires 2018, Catégorie Belles-Lettres et pour le People’s Book Prize 2018/2019.

Pourquoi faut-il lire ce roman ? En plus du langage kimanien extrêmement gracieux, humoristique, a grande intertextualité (références multiples au roman de Joseph Conrad, A Heart of Darkness et à la critique de ce roman de la part de N’gugi wa Thiongo, ainsi qu’aux écrits de Mahatma Gandhi, Booker T. Washington, Jomo Kenyatta et Kwame Nkrumah) et à maintes allusions, il s’agit de l’histoire de la transition du Kenya de la domination coloniale britannique à l’indépendance en 1963, racontée du point de vue d’un éventail diversifié de protagonistes. Le roman s’ouvre sur le voyage inaugural de la ligne ferroviaire connue sous le nom de Lunatic Express (les Britanniques l’appelaient ainsi : le train fou – ma traduction) en 1901, qui a été construite dans la région anciennement connue sous le nom de British East Africa Protectorate. Le chemin de fer partait de Mombasa sur la côte et allait jusqu’aux rives du lac Victoria. Parmi les premiers passagers à monter dans le train, il y a Ian Edward McDonald, l’officier et administrateur colonial britannique qui a supervisé la construction du chemin de fer, et le révérend Richard Turnbull, un missionnaire anglais basé dans la région. Alors que les perspectives de ces personnages sur la ligne ferroviaire dominent les premiers passages du roman, le narrateur omniscient introduit aussi une variété de points de vue alternatifs, qui commencent à perturber ce regard impérial et mettent à nu les conséquences sismiques de cet empire. Le train est une métaphore intéressante car un train a différents compartiments, troisième classe, deuxième classe et première classe, tout cela symbolisant les divisions que le colonialisme déchaîne sur la nation.

La ligne ferroviaire fonctionne également comme le grand dispositif narratif qui sous-tend la structure plus large du roman. Mais il y a une deuxième structure composante, le Jakaranda Hotel. Ce monument architectural a été construit par McDonald dans la région appelée Nakuru après l’achèvement du chemin de fer en tant que monument à l’amour raté pour son ex-épouse Sally. Au fil du roman, l’hôtel et la ligne ferroviaire deviennent les sites de multiples transformations et rencontres. Ce n’est pas une faute de frappe d’écrire ‘jacaranda’ avec un k ; l’auteur explique son raisonnement à travers les paroles de son narrateur :

Et quand les portes et les fenêtres de la maison ont finalement été ouvertes, les villageois ont été surpris de voir des vaches dresser leurs grosses têtes dans l’embrasure de la porte. C’est à ce moment-là que l’édifice a été converti en une ferme qui a ensuite cédé la place à l’établissement social ségrégué, qui a ensuite cédé la place à la tenue multiculturelle nommée Jakaranda, la lettre k pour le Kenya remplaçant le c dans la jacaranda qui, selon McDonald, sonnait « coloniale ». Maintenant, à l’aube de la nouvelle république et d’une nouvelle aube pour ses citoyens multicolores, le Jakaranda était sur le point d’acquérir une nouvelle identité, encore une fois (pp. 63-64 ; ma traduction de l’anglais).

Le nom et la finalité de l’hôtel sont marqués par des processus de révision déclenchés par le projet colonial. La multiplicité des points de vue continue lorsque le lecteur rencontre le chemin de fer pour la première fois ; celui-ci n’est pas décrit du point de vue des colonisateurs mais de celui des villageois locaux qui le voient comme une créature monstrueuse semblable à un serpent dont la tête noire, dressée comme celle d’un cobra, s’est glissée dans la savane. Il faut certainement faire le rapprochement entre le train, vu comme un serpent de fer (c’est le nom que les Kikuyu ont donné à ce train relayant Mombasa et le lac Victoria) dangereux, grotesque et menaçant, et l’entreprise coloniale au Kenya, cette terre où le mythe, l’héritage, la quête identitaire et l’histoire se croisent donnant une forme organique aux expériences de conquête, d’assujettissement, de brutalité, d’une part, et de coopération, d’intimité et d’amour, de l’autre.

Le récit de construction nationale multiraciale  va dans tous les sens comme le train, comme le serpent, entre le passé et le présent par de multiples flashbacks, dans une révélation lente mais délibérée, comme la danse communautaire du Jakaranda, également appelée mugithi, la danse du train, mettant en scène les histoires que le grand-père de Rajan Salim, Babu, un technicien d’origine indienne, avait racontées sur la construction du chemin de fer. La danse fait aussi référence à la danse amoureuse entre Rajan et Mariam entamée après un bisou au goût de lavande d’une inconnue, et à la danse entre la vérité et le secret enfin.

Et puis, il y a les descriptions de la nature imposante du Kenya, des descriptions à couper le souffle entre des parties bien rythmées où le lecteur apprend des choses, sur l’histoire du pays, sur les relations entre Rajan et Mariam, sur la relation entre Fatima et Babu Salim, sur l’amitié et la trahison. Un roman, en somme, qui combine la prose analytique d’une critique sociale, culturelle, historique, politique à la tendresse et la poésie d’une histoire amoureuse tragique, un portrait de la beauté kenyane. Et puis, c’est une histoire de la nature humaine où l’amour et la haine sont à la base des actions et de l’histoire individuelles et nationales. Et puis, dans ce conte africain, on rigole beaucoup et ça fait toujours du bien de rigoler en lisant, même (ou surtout) lorsqu’il s’agit de choses graves comme la colonisation, l’appartenance identitaire et la citoyenneté. Je ne vous donnerai qu’un exemple d’ « humour noir », à vous de voir si cela vous fait rire, oui ou non :

Par cette douce nuit de 1963, Rajan, le petit-fils de Babu, était à l’hôtel Jakaranda (…) et les lumières se sont éteintes. La panne a provoqué un mélange de cris, de hurlements et de gémissements exaspérés de la part des clients du bar (…) et les villageois ont eu la chance de lancer des œufs pourris sur les wazungu (les Blancs). Cet arsenal n’était pas aussi grossier qu’il ne le paraît; il s’agissait en fait d’un déclassement des pierres que les fêtards avaient initialement apportées à l’établissement, car pendant des décennies, la ségrégation raciale avait été appliquée à l’hôtel Jakaranda, avec un avis à son entrée proclamant que les Africains et les chiens ne pouvaient pas y entrer. En fait, certains Africains étaient quand même autorisés: les nettoyeurs et les jardiniers, les cuisiniers et les gardiens et ceux qui assuraient que les wazungu étaient à l’aise. Mais les chiens étaient strictement interdits, pour des raisons dont peu de gens se souvenaient, et que beaucoup trouvaient confuses étant donné la place centrale des chiens dans la vie des wazungu. (…) Ainsi, en juin de cette même année, 1963, avec le début de l’indépendance, lorsqu’on annonça que toutes les races étaient les bienvenues (…), la plupart des Africains soupçonnaient les chiens d’être admis également, et apportaient donc des pierres par mesure de précaution. (pp.23-24 ; ma traduction).

Sarcasme, ironie, vous le comprenez, Kimani offre à ses lecteurs un style nouveau. Il s’assure que son lecteur est toujours attentif comme, par exemple, à la page 247 où il dit : « Hadithi Hadithi ! Paukwa ? C’est une invocation pour confirmer que le lecteur est toujours là, de peur que l’il ne soit fatigué d’être entraîné à travers les virages tordus de l’histoire, essayant de démêler des mystères qui ne se démêlent jamais tout à fait. Que dit notre narrateur : on ne saurait jamais ce qui s’est vraiment passé ?!?

J’attends maintenant impatiemment son prochain roman car, selon ses propres dires, l’auteur a commencé à écrire des romans afin de réparer les torts qu’il voit autour de lui. Ainsi son premier roman, un polar, Before the Rooster Crows, était inspiré de l’histoire vraie du meurtre d’une prostituée kenyane par un militaire américain.

 

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