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Les 700 aveugles de Bafia - Mutt Lon (2020)
By Sonia Le Moigne-Euzenot Posted in Cameroun, Roman, Sonia Le Moigne Euzenot on 8 octobre 2020 0 Comments
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C’est ainsi que Damienne vit les huit premiers aveugles de ce qu’on appela « l’affaire Jamot ». Il y avait deux femmes et six hommes. Ils se tenaient là, gauches, les paupières battantes et les pupilles affolées, ouvrant de grands yeux inertes, avides d’une lumière qu’ils ne reverraient jamais » (p. 77)

Mutt-Lon, écrivain
Mutt-Lon
Les 700 aveugles de Bafia
Emmanuelle Collas, 2020.

Le titre du roman de Mutt-Lon frappe l’esprit et suscite les questionnements. Ce chiffre à la fois impressionnant et précis, ce lieu du Cameroun circonscrit constitué de seulement dix-sept villages… Qu’est-il arrivé à ces personnes ?… car on devine que leur désignation les isole du reste des autres habitants de Bafia… Le texte y répond très vite : un médecin blanc, le Dr Monier a décidé, de son propre chef, de modifier la quantité de Tryparsamide sensée les soigner de la maladie du sommeil. Les conséquences de ce mauvais dosage sont terribles : les patients souffrent de névrite optique et perdent irrémédiablement la vue.

L’auteur choisit de ne pas nous permettre de les rencontrer, choisit de les garder à distance sans qu’aucun d’entre eux ne partage avec nous ses émotions, ses sensations, ne nous dise ce qu’est devenu maintenant son quotidien… On entend seulement l’immense colère des gens de leurs villages, révoltés par l’attitude de «  Monier, aveuglé [sans jeu de mot] par l’orgueil et la soif de reconnaissance » (p.36) et écœurés par son irresponsabilité.

Ces 700 personnes sont la toile de fond d’un récit centré sur Damienne. Jeune médecin française, fraichement arrivée à Yaoundé, elle est chargée de retrouver une infirmière ewondo Edoa dont on craint qu’elle ne soit la victime des rebelles Bafia. Elle a 10 jours pour y parvenir avant que son oncle, le chef Atangana, ne lance des représailles contre les insurgés.  Le roman se fait « roman d’aventure », avec parcours et embûches, tension temporelle et bascule dans l’inconnu de la brousse ; il se fait « enquête » et son écriture soignée, un peu sage, conduit une forme de récit convenu, parfois entrecoupé d’épisodes qui complexifient certains personnages majeurs. Rien d’original donc, sans que pour autant on ait envie de fermer ce livre de 258 pages.

On est tenus en haleine, on tremble pour Damienne Bourdin, on craint pour la princesse Edoa, on sympathise avec Ndongo, le Pygmée, on comprend le combat d’Abouem, à l’origine de la révolte. Mutt-Lon invite à parcourir les chemins entre les villages, à parcourir les étapes de la vie qui conduisent un être humain à devenir qui il est. Mais, au détour d’une phrase, il pousse aussi son lecteur à reprendre son souffle et à faire de courtes pauses.

Ce roman a d’abord un mérite mémoriel. L’auteur place Damienne en 1961, lui fait revivre des faits qui datent de 1927. Qui, en effet, en 2020, a le souvenir de ces 700 aveugles de Bafia ? Mutt-Lon s’écarte en effet à plusieurs reprises, subtilement, du seul chemin du récit pour le charger de notations anthropologiques. Le lecteur n’est plus un simple suiveur, il est conduit à opter pour le point de vue du colonisé, pour celui du colonisateur, à ne plus simplement emprunter le parcours semé d’embûches et ô combien dangereux de Damienne pour atteindre le village de Donenkeng.

Le contexte historique est celui du « tribunal des races » (p.127). Des phrases comme : « Elle lui tendit la main en demandant de lui rappeler son nom. Les autres, s’étant rendu compte de la présence de la femme blanche, des sourires serviles germèrent sur tous les visages, sauf chez le Pygmée » (p.131) ou encore, parlant des vingt chefs traditionnels de la subdivision : « c’étaient des pantins au service de l’administration coloniale » (p.148), ces phrases en disent long. Le récit n’esquive pas les comportements cruels des tribus en guerre criant vengeance. Le Dr Jamot, comme Damienne sont des philanthropes (même si Damienne croit aux bienfaits de la christianisation) ils ont un autre contact avec les « indigènes » qu’ils souhaitent faire profiter d’un traitement médical performant contre la maladie du sommeil. La jeune médecin apprendra à connaître et à apprécier son accompagnateur pygmée dont elle ne partage pourtant pas la langue. François Bertignac, l’agent sanitaire, témoignera aussi de la compétence des sages- femmes :

« les accoucheuses d’Afrique sont une authentique richesse culturelle, on gagnerait à étudier leurs méthodes » (p.210)

Plus trivialement, l’odeur bien alléchante du Teken et de la sauce à la pistache régale noirs et blancs et  embaume ce livre.

Le très beau personnage d’Edoa Débora, ewondo, formée à la médecine occidentale, parlant allemand et français, est l’occasion, au moment où elle accouche, de dire aussi le droit coutumier, de l’expliquer, de rendre compte de modes de relations sociales traditionnelles. La cérémonie d’intronisation d’Ebouem est particulièrement signifiante (et pas seulement sur le plan ethnographique) même si l’auteur se refuse, à l’évidence, de traduire les paroles échangées entre les chefs présents (p.150 et 151) par discrétion très probablement. Ainsi, si le parcours de Damienne structure la narration de Les 700 aveugles de Bafia, c’est bien l’entrelac des points de vue, des chocs culturels qui donne à ce roman son intérêt alors même que son auteur poursuit aussi un projet historique.

L’existence des 700 aveugles de Bafia n’est ainsi plus seulement connue de quelques-uns.

Sonia Le Moigne-Euzenot

 

 

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