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Mississippi Solo, Eddy L. Harris (1990)
Dépasser l'assignation
By Gangoueus Posted in Gangoueus, Roman, USA on 27 mars 2026 0 Comments
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Mississipi Solo, Eddy L. Harris
Editions Liana Levi, 2020, 356 pages
traduit de l’américain Pascale-Marie Deschamps

Dépasser l’assignation

La liberté c’est la capacité de marcher sans entrave, sans assignation, sans conditionnement mental, sans la contrainte de liens transgénérationnels qui naturellement nous poursuivent encore.

“Tout petit  déjà, je regardais le fleuve , trop jeune pour comprendre que les barges chargées de céréales et de charbon ne sont pas le seul fardeau du Mississippi, qu’il charrie aussi péchés et rédemption, rêves, aventures et destin. Enfants, je craignais le fleuve et le respectais plus que je ne craignais Dieu, je le crains davantage encore” (p.9) 

Je poursuis mon propos, à savoir, quand ces impositions sont le fait des membres d’une communauté, de notre communauté. Je précise ce point parce que si je ne vais pas personnellement faire de l’alpinisme pour affronter le K2 au Pakistan, indépendamment de certaines aptitudes physiques et physiologiques qui pourraient me manquer, c’est avant tout parce que la logique clanique, à laquelle je ne saurais me soustraire dans l’absolu, ne comprendrait pas à une telle contestation de la fragilité de nombreuses vies sur le continent. Il me faudrait expliquer – ou raser les murs – un tel étalage suffisant,  une telle insouciance face à la mort provoquée. Je fais un gros pas de côté en ce début de chronique, voire un hors-piste, pour dire d’où je lis, d’où j’observe le propos d’Eddy L. Harris.

La contrainte venue de l’Autre est réelle. S’extraire d’une plantation d’Alabama pour un Noir, en quête de liberté, c’était s’exposer aux éléments de la nature et à une traque implacable souvent racontée. C’est par exemple, la contrainte imposée aux Natives américains, parqués dans des réserves géographiques, assommés à coups de boissons fortes, de drogues fortes. La plupart des romans majeurs produits par la littérature sont marqués par cette assignation, cette injonction à rester dans un cadre désigné. Je papote. Mais vraiment, je vous explique d’où je viens en tant que lecteur.

Aussi, quand j’ai abordé Mississippi Solo de l’écrivain Eddy L. Harris, j’étais très impatient de savoir comment allait se finir une telle aventure. Le McGoffin était énorme pour des poissons comme moi.  Un afro-américain décide en 1985 de descendre le Mississippi de sa source dans le Minnesota jusqu’à la Nouvelle Orléans en Louisiane. Vous comprenez l’importance de mon introduction qui est en soi un exposé.

Le projet est complètement fou. D’ailleurs Harris est très honnête là-dessus. Ses amis et certains proches sont extrêmement réservés voire hostiles à son épopée consistant à  descendre ce fleuve mastodonte à bord d’un canoë (petite pirogue américaine). Eddy L. Harris est têtu. Il est investi d’une mission. J’aimerais partager avec vous la perception que j’ai des choses quand il commence sa descente aux sources du Mississippi en sachant qu’il n’est pas un professionnel de la pirogue, mais plutôt un citadin qui s’apprête à affronter l’un des fleuves parmi les plus puissants, les plus mythiques de ce bas-monde. Il faut se représenter ce que ce bassin fluvial représente pour les USA avec des affluents comme l’Ohio, le Missouri ou l’Arkansas. Son activité économique. Son patrimoine culturel… La première fragilité de ce challenger est d’affronter un tel monstre à mains nues sur un bout de bois flottant. Le Mississippi, c’est l’Amérique. 

Dans ce qu’elle a de bon à offrir mais aussi dans ses peurs légitimes autour de la question raciale. Dans une formule bien pensée, dans le nord, au cœur du Minnesota, les noirs sont peu présents alors que dans le Sud ils sont mal aimés.

Après les préjugés, la réalité 

Ce voyage de Eddy Harris est avant tout une quête initiatique. Un monologue intérieur de l’homme confronté à la nature. Cette dernière est tantôt capricieuse, tantôt indolente, tantôt généreuse. A coups de rame, il avance, il se perd, il affronte des flots tourmentés, découvre un Mississippi dompté à coup d’écluses, il accoste souvent pour se poser, se restaurer et il rencontre des Gens. Je me suis nourri de ses rencontres, de ses discussions. Il n’est pas dans la meilleure posture, souvent malodorant, harassé, suspicieux et parfois arrogant. Les gens du fleuve se respectent, le respectent. Que ce soient les éclusiers, les bateliers, les pêcheurs, les rencontres sont plutôt saines. Il est une curiosité pour certains, le défi qu’il relève étant singulier. Ses motivations sont questionnées. Et puis, il n’est pas le seul à avoir cette démarche. Il y a aussi cette personnification du fleuve, voire une sacralisation de ce dernier. Eddy L Harris a l’humilité de comprendre que le fleuve lui fait une faveur : le laisser en vie. Comme je sors également de la lecture de La mise en Papa de Dieudonné Niangouna où le fleuve Congo tient une place particulière, je comprends encore mieux la narration longue et passionnante d’Eddy L. Harris, tous les mythes et les superstitions dont j’ai entendus parler concernant le fleuve Congo. La fragilité de l’homme face aux éléments, le caractère imprévisible de ces derniers. Sans compter l’activité humaine des barges. Tout est fou dans cette histoire et on sent que l’écrivain américain n’a pas besoin d’en rajouter.

La question raciale

Tout est ici inversé. Le traitement de la race est très différent de tout ce que j’ai pu lire en littérature américaine. En première lecture, j’ai pensé que ce n’était pas un sujet pour lui. L’arrivée dans les États du Sud va réajuster son discours. Effectivement, le Mississippi sépare les États-Unis en deux et le traverse du Nord au Sud. Le fleuve porte la mémoire de ce pays. 

La qualité de l’expédition semble susciter des rencontres extrêmement riches qui sont une composante incontournable, que ce soit le silence et la dignité d’un Noir pauvre dans le Sud profond ou celle d’un père protecteur ou encore le cas du pêcheur sorcier… J’ai pris un réel plaisir à découvrir cette Amérique en me plaçant sur l’épaule de l’écrivain. Je suis heureux qu’il est atteint La Nouvelle Orléans pour nous proposer ce très beau roman.

 

Gangoueus

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