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Y’en a marre ! Philosophie et espoir social - Kasereka Kavwahirehi

« Get up, stand up ! » Philosophie utopique ou philosophie du futur : le défi du philosophe africain

« Get up, stand up ! » Philosophie utopique ou philosophie du futur : le défi du philosophe africain

« Get up, stand up ! »

Philosophie utopique ou philosophie du futur : le défi du philosophe africain.

Le titre du nouvel opus de Kasereka Kavwahirehi : Y’en a marre, philosophie et espoir social, en dit long sur sa démarche. En plaçant en tête de phrase le nom du mouvement citoyen sénégalais « Y’en a marre » le philosophe congolais se propose d’emblée de soumettre la philosophie, et plus précisément la philosophie africaine à un questionnement de nature. « Le philosophe ne peut plus se contenter d’être un théoricien de la conscience absolue, sans prise avec l’histoire réelle en train de se faire » (p. 86). La « méditation » (p.264) qu’il compose part d’un constat sans équivoque : celui de la dissolution du social, dissolution racontée, chantée, mise en musique, dessinée, représentée par des artistes confrontés eux aussi aux souffrances quotidiennes de leurs concitoyens privés d’avenir parce que les autorités de leur pays les en dépouillent effrontément. Une philosophie sociale s’impose. Elle doit « viser à renforcer l’espoir social ou contribuer à la construction d’un monde meilleur » (p.26). Pour y parvenir le philosophe s’assignera la tâche, dans « une posture ancillaire » (p.179) de ne pas parler en son nom mais de penser et de réfléchir à partir de ce que disent ceux dont les nantis n’entendent pas la voix. L’objet de cet ouvrage est ambitieux parce qu’il cherche à démontrer qu’il incombe à la philosophie, maintenant, en Afrique, face aux formes culturelles de résistance, d’ajouter une nouvelle responsabilité sociale à sa raison d’être.

La question du pouvoir de la philosophie comme de celui du philosophe sur le pouvoir politique et ses conséquences sociales a nourri les réflexions des intellectuels dés les années 1970. Issiaka Prosper Layêlé au Bénin, Elungu Pene Elungu au Congo comme les facultés catholiques de Kinshasa affirment que le sort et la lutte du peuple africain font partie intégrante du discours philosophique sans pour autant parvenir à influer sur l’évidente dégradation des conditions de vies des plus pauvres. C’est qu’en se concentrant sur l’idée de ce que la société et l’État devraient être, ils ont négligé de prendre en compte la réalité vécue par toutes les victimes paupérisées, comme si ce que souffre certaines populations ne méritaient pas d’être pris en compte au nom d’une certaine représentation de l’État-nation. Issiaka Prosper Layêlé, Ngoma Binda, Mukendji Mbandakulu au Congo analysent la situation en reconnaissant que loin des cités populaires, imprégnés de philosophie européenne, ils sont coupés du « présent de l’Afrique » (p.34). Pour Ngoma Binda comme Mutunda Mwembo la philosophie doit être une philosophie du pouvoir, ce que réfute Kasereka Kavwahirehi  qui pointe le danger de faire de « l’idéologie le cœur de la philosophie » (p.38) au risque  d’occulter la force de l’esprit critique. Paulin Hountondji cherche, quant à lui, à « illustrer et à transmettre fidèlement une tradition » (p.46). Eboussi invite plutôt le philosophe à s’isoler pour réfléchir même au prix de ne pas pouvoir toujours éviter de faire fausse route. Nous sommes dans les années 1980. En se détournant de la philosophie occidentale s’affirme alors l’idée de partir des langues et des arts africains pour s’en nourrir et favoriser l’émergence du désir et de la volonté de penser par soi-même loin des carcans infligés par la colonisation.

Kasereka Kavwahirehi parle alors d’une lame de fond : l’utopie d’une Afrique debout par elle-même. En disant que la philosophie n’a pas pour objet la quête de la vérité mais bien plutôt qu’elle « n’a pas d’objet propre ou spécifique » (p.57) B. Karsenti conduit la philosophie africaine à se rapprocher des réalités sociales, démarche que Fabien Eboussi Boulaga n’a cessé de rappeler. Cette volonté n’a pas souvent été couronnée de succès.

L’élite politique est tellement coupée des « sans parts » que même leurs propres discours ont recours à un vocabulaire -néolibéral – qui les conduit à occulter, à gommer toute réalité d’un quotidien qui n’est pas le leur. Le dissensus est total. L’indécence de leur comportement est absolue. Il n’empêche que face à ce langage dominant se fait entendre une autre « narration » (p.69), celle qui dit les souffrances mais aussi les espoirs des populations les plus privées d’avenir. Kasereka Kavwahirehi affiche ici sa thèse : « une pensée vivante de la démocratie » (p.72) pourra émerger de la capacité du philosophe à écouter, à faire exister ces vies aux discours discordants. Leurs expressions artistiques bousculent les préjugés qu’on accole à ces populations défavorisées. Il suffit pour s’en convaincre de prêter l’oreille à ce qui se dit dans les Associations de mères, ou dans les mouvements « Y’en a marre » au Sénégal, « Balai citoyen » au Burkina Faso, « Filimbi » et « Lucha » en République démocratique du Congo, « Génération Change » au Cameroun etc. (p.77), dans l’émergence du reggae de Butembo, ou même au sein de la diaspora congolaise au Canada par exemple. Le courage de ces jeunes militants et artistes force l’admiration. À l’évidence, la philosophie doit favoriser « l’épanouissement de l’homme concret. » (p.87). Parce que l’art porte en lui des capacités sans doute inépuisables de déclenchement de l’imagination, il peut conduire à esquisser le chemin vers une utopie, une utopie constituée de nouveaux possibles. Il n’est pas question ici, au nom d’une volonté de hiérarchisation académique, d’opposer l’art populaire à ce que l’on a l’habitude de nommer l’Art. Pas davantage de promouvoir « un quelconque populisme artistique » (p.105), ce qui serait un appauvrissement, il est ici question d’ouvrir l’art à des formes d’expression jusqu’ici marginalisées et pourtant porteuses d’un langage fécond et novateur.

Les penseurs africains prennent conscience du dynamisme de ces mouvements et de ces artistes. Ils doivent sortir de leur carcan, jusque et y compris dans leurs modes d’expression. A. Mbembe  parle d’une pensée de l’avenir, de « l’à-venir » (p.108) « dont la pensée est portée par l’utopie de l’humain ». Pour que cette pensée concerne le plus grand nombre, il faut qu’elle s’ancre dans le réel et qu’elle s’y réalise. Ernst Bloch souligne l’idée que le monde n’a pas été donné achevé à l’homme, lui même inachevé, qui y vit. Ce faisant, il impulse l’idée d’un monde confié pour être orienté vers un achèvement à dénicher, à découvrir par des êtres animés par le rêve d’une vie meilleure. L’Africain ne doit pas être pensé comme un homme statique, figé. Il est un « passant » pour reprendre le mot cher à A. Mbembe. Les romans de Sony Labou Tansi, parmi d’autres, devraient être relus à la lumière de cette réflexion autour de la capacité à ne pas seulement circonscrire son œuvre à une époque et une géographie donnée, à la présenter comme marquée par le désespoir, mais à l’inscrire dans celle d’une espérance utopique que les choix esthétiques de l’écrivain congolais révèlent. Pour Ernst Bloch, les évènements du passé impriment le futur dans le sens de la possibilité qu’ils ouvrent d’une espérance qui reste à construire. Il s’agit de  « L’exploitation du potentiel du passé » (p. 129). Que les noms de Kimpa Vita, Simon Kibangu, Patrice Lumumba, Cardinal Malula soient chantés par les jeunes qui les reconnaissent comme les parangons martyrs du rêve utopique ne doit pas faire oublier que la réalité du présent est complexe. L’art populaire ne peut se soustraire au danger de poursuivre aveuglément une ligne idéologique. E. Bloch insiste sur ce point tant il pense que toute idéologie porte en elle le risque de faire fausse route. La culture populaire n’est pas exempte de ce travers lorsqu’elle manque de distance critique avec ses propres actes.

En analysant le roman d’Henri Lopes Dossier classé paru aux éditions du Seuil en 2002, Kasereka Kavwahirehi affirme le pouvoir du genre romanesque et la place privilégiée du récit pour illustrer sa thèse. Le roman a en lui, cette force utopique que déjà Sony Labou Tansi inscrivait au fronton de l’État honteux : « J’écris ou je crie pour forcer le monde à venir au monde » (p.181). Le personnage d’H. Lopes, Lazare Mayelé, comprend en revenant dans son « royaume d’enfance » que sa Patrie n’est pas inscrite dans le passé mais dans un futur à construire. Nietzsche affirmait  qu’il ne faut pas « laisser les morts enterrer les vivants ». Le philosophe a ainsi son chemin tracé : il a « mission de rendre le monde intelligible afin de le rendre meilleur » (p.153). La « nouvelle sensibilité » (Marcuse, p. 173) qui point s’appuie sur une nouvelle subjectivité ; elle refuse celle qui acceptait l’ordre établi par une société de domination. Elle réclame un droit à l’expression, le droit de se réapproprier la parole. La musique, le chant, la danse en donnent témoignage. Les gens se rassemblent pour discuter, échanger sur leurs difficultés, les exprimer et les faire entendre dans leurs propres mots. Le philosophe doit se « vernaculariser » (p. 181), c’est à dire se laisser « bousculer…par le langage des jeunes » sans tomber dans le populisme. La parole des femmes est aussi à entendre car elle est constituée d’expérience concrètes. Victimes de sévices et de viols dans l’indifférence générale, elles sont niées dans leur intégrité et dans leur essence. Leurs vies doivent être racontées pour ne pas être oubliées. Là où les discours religieux dispensent une philosophie de la consolation, Kasereka Kavwahirehi insiste plutôt sur l’idée que «  le christianisme est véritablement une religion utopique et révolutionnaire » (p.224) dans la mesure où elle conduit à penser un vivre ensemble et promet « un royaume de liberté et de paix » (p. 246), une Terre Promise. Ici, Kasereka Kavwahirehi  prend bien soin de souligner la dualité de la religion : à la fois création de l’homme et porteuse d’une invitation à ne pas subir le réel lorsqu’il est contraire aux attentes légitimes d’un monde meilleur. En ce sens réduire la pensée de K. Marx à l’idée d’une religion « opium du peuple » est une erreur (p. 219). L’Église institutionnelle ne doit plus être complice de l’ordre établi (p. 229) engageant ainsi le chrétien à œuvrer pour ne pas accepter l’inacceptable, à penser de manière critique.

La littérature africaine contemporaine a très certainement été marquée par le christianisme, mais elle participe aussi de cette volonté de dire et de décrypter le réel. Peut-on pour autant parler à son propos de critique sociale ? Sans doute mais pas exclusivement, sauf à vouloir nier son potentiel créatif, sa faculté d’explorer les formes et à offrir de nouvelles esthétiques propres à déployer l’imagination susceptible d’inventer de nouvelles voies pour tenter d’« achever le monde », de donner aux hommes l’envie de créer, de transformer leur réel pour l’améliorer. Ces écritures qu’on a décrites comme afropessimistes se donnent aussi à lire comme porteuses d’une dynamique qui travaille profondément les êtres humains emplis de rêves comme de craintes. Le critique doit savoir le prendre en compte. Il doit garder à l’esprit que la littérature est vivante et que si elle s’ouvre au langage, à la langue des catégories sociales défavorisées, elle se gorge de paroles inédites. Au critique de savoir rendre compte de cette vitalité. L’analyse renouvelée des romans de Sony Labou Tansi, du roman d’Henri Lopes, de La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall (p.241), celle confortée par les propos de Beya Ngindu et Zezeze Kalonji de Le Pacte de sang de Pius Ngandu Nkasma (p.243), est particulièrement éclairante pour en souligner la force utopique et ne pas se contenter de lire ces œuvres comme porteuses de violences et de désenchantement.  La philosophie, elle aussi doit être une philosophie vivante, nourrie du quotidien, à l’épreuve du quotidien, d’une « quotidienneté inventive » (p. 23)

La chronique que je viens de tenter du très riche et très érudit ouvrage de Kasereka Kavwahirehi  passe nécessairement à côté de raisonnements, de notions, de références que j’ai du laisser de côté tant ce livre est dense et fouillé. Tous sont d’un très grand intérêt et auraient hautement mérité de figurer ici. J’espère ne pas avoir trahi la pensée de l’auteur et ne peut qu’inviter les lecteurs plus attentifs à se reporter à ce bel opus. La lecture, il y a quelques années de l’un de ses autres ouvrages : L’Afrique, entre passé et futur. L’urgence d’un choix public de l’intelligence publié chez P .Lang m’avait déjà impressionnée par sa rigueur mais surtout par cette ouverture d’esprit qui prônait « l’art de l’inservitude » comme mode de réflexion du philosophe ainsi invité à l’autocritique au milieu des autres hommes. Kasereka Kavwahirehi  est aussi un pédagogue qui maîtrise l’art de donner envie de comprendre sa démarche, ses raisonnements, de mesurer de quoi sa thèse est porteuse.

Auteur de Kavwahirehi Kasereka, auteur de Y'en-a-marre
Kavwahirehi Kasereka

À Kasereka Kavwahirehi  revient le dernier mot : « Ce qui émergera de cette démarche, ce sera alors une philosophie de l’émergence africaine, celle de l’humain redécouvert dans sa dignité et sa splendeur. » (p. 273)

SLM-E

Kasereka Kavwahirehi :Y’en a marre ! Philosophie et espoir social.

Khartala, 2018

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Editions Khartala Kasereka Kavwahirehi Révolte sociale Y-en-a-marre


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