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Beata Umubyeyi Mairesse, Tous tes enfants dispersés, Paris, Autrement, 2019

Les récits inséparables des « retrouvailles de cœurs en lambeaux »

Les récits inséparables des « retrouvailles de cœurs en lambeaux »

Ce premier roman de Beata Umubyeyi Mairesse raconte une histoire : celle d’Imaculata, de Blanche, de Bosco, de Stokely, celle de trois générations confrontées, chacune différemment à l’histoire récente du Rwanda. La filiation littéraire avec Ejo publié en 2015 et Lézardes en 2017 est patente. Comme ces deux recueils de nouvelles, ce texte est emprunt de la même délicatesse, de la même pudeur à dire sans esquiver. L’auteure y déploie sa plume amoureuse de la langue française, du kinyarwanda, amoureuse des mots.

Blanche refuse à son mari Samora de raconter l’histoire de sa mère, de sa famille pour « ne pas [les] transformer en chair à fiction » (188). Le récit lui appartient. Blanche est rwandaise, Blanche est française. Chaque personnage de ce roman porte en lui un récit comme autant d’«écheveaux » à démêler. Ils racontent l’horreur et l’effroi du génocide rwandais. L’un des intérêts de ce livre réside dans sa trame narrative, c’est indéniable, et l’auteure la construit en privilégiant les monologues adressés, les récits temporellement ancrés dans des périodes différentes, dans des périodes qui se superposent parce que la chronologie des faits importe moins que leur odieux impact. En reprenant ces mots de « la liturgie catholique : Ramène à toi tous tes enfants dispersés » (181) Beata Umubyeyi Mairesse s’emploie à « démêler l’écheveau de notre histoire » (109) en privilégiant les êtres, hutus ou tutsis, blessés de la guerre, blessés de la vie dans un élan humaniste et lucide. Parler, se parler pour soigner ses plaies. Parler, se parler pour guérir. La nouvelle écrite par Stokely : « Le Pays coupé », raconte magnifiquement comment, à l’image d’un couple qui se sépare, leur enfant métissé sait que «  les îles peuvent devenir des collines qui se rejoignent dans la vallée, derrière une librairie. » (231).

Beata Umubyeyi Mairesse cultive les mots pour qu’ils « retissent la conversation » (130) entre les voisins, entre les membres de sa famille et pour « réparer les cœurs » (145). Se parler, échanger peut rapprocher les enfants dispersés d’Imaculata ; se parler, échanger peut rapprocher les survivants du génocide, rapprocher la diaspora du Burundi, celle de la RDC. On pense à la pièce de théâtre de  Felwine Sarr  qui, dans We call it love, se sert aussi du huis clos des mots pour tenter de rapprocher une mère rwandaise de l’assassin de son fils dans un face à face poignant.

Beata Umubyeyi Mairesse offre une réflexion sur le pouvoir des mots :

« Les mots peuvent être tranchants on s’enfoncer brutalement en nous comme des lances, nous écraser tels les gourdins cloutés que les tueurs utilisaient pour défoncer les crânes des nôtres au printemps 94. Les mots sont souvent comme de jolies calebasses décorées, creuses et fêlées sous leur apparence reluisante, ou traîtres quand un serpent s’y est lové, profitant de la nuit pour se glisser à travers son fin goulot et faire pénétrer dans le cœur des suspicions ou des inimitiés. »

Née à Butare, Blanche qui aurait « aimé nous rafistoler avec ma bouche » (132) écrit en français. Le kinyarwanda est sa langue maternelle, elle en est nourrie. Elle dit qu’elle « habite une frontière » (151) parce qu’elle maitrise deux langues. Pour « retisser le fil de la conversation » (130) l’auteure fait entendre le kinyarwanda, montre sa richesse sémantique, le talent des mamans :

« Quand les mères des mères et leurs tantes formaient un chœur de voix, oiseaux voltigeant, prisonniers d’une maison-gynécée, caressant les oreilles de l’enfant d’ailes aux dessins, aux couleurs sans cesse virevoltantes. Les intonations : ronds irisés, les accents : striures symétriques, les « clic » du dessus, les roulements du dessous. » (147)

La poésie qui se dégage de cette écriture contient toute la « sentimenthèque » (230) qui redonne aux mots le pouvoir d’être dits et entendus. Stokely né avec un frein sous la langue assiste à « la résurrection des mots » de sa grand-mère (204). Imaculata aime jardiner, elle ramène des fleurs de France lorsqu’elle visite son petit-fils. Elle cultive un jardin sur la tombe de Bosco. Les fleurs sont très présentes dans ce livre. Elles ne sont pas un décor. Elles symbolisent « la beauté de sa langue maternelle et le pouvoir des mots, quand on ose les libérer de leur cocon » (239)

Le premier roman de Beata Umubyeyi Mairesse a déjà un large public. Moi aussi, j’ai beaucoup aimé ce livre.

LM-E

Beata Umubyeyi Mairesse, Tous tes enfants dispersés, Paris, Autrement, 2019

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