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Né sur des pissenlits, Jocelyn Danga (Élyzad, 2026)
« Moi qui me suis souvent senti comme un étranger parmi les miens, je m’apprête, avec engouement à devenir un étranger loin des miens. » (p.158)
By Sonia Le Moigne-Euzenot Posted in Congo, Roman, Sonia Le Moigne Euzenot on 28 mars 2026 0 Comments
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Né sur des pissenlits est le premier roman de Jocelyn Danga, publié en 2026 chez Élyzad. Le jeune auteur congolais a déjà été remarqué à plusieurs occasions pour ses œuvres dramatiques, entendues à Avignon, montées pour plusieurs représentations en RDC notamment.

Le récit s’ouvre sur un mur devant lequel passe le professeur Muntu Da Silva, 37 ans. Il enseigne la philosophie dans une école de Kinshasa. Toute l’histoire que nous allons lire sera racontée de son point de vue, à la première personne du singulier. Comme « ce mur subit une crise d’identité viscérale, parfois mur, parfois torchon, souvent paillasson, latrine aux heures de pointe. » (p.13) Muntu est, lui aussi, comme cet édifice de béton, sans cesse confronté à ce que sa personne dit de lui, qu’il soit placé face à lui-même ou placé face aux autres. Cette barrière urbaine semble infranchissable, elle évoque métaphoriquement l’absence d’horizon à laquelle se heurte sans cesse le narrateur.

Pourtant, malgré ce fatum programmatique, dés les premières lignes, le livre invite à suivre Muntu, en mouvement, dans ses déambulations quotidiennes, à l’accompagner au cœur d’une ville qu’il aime profondément. La langue est inventive souvent savoureuse. Né sur des pissenlits est un livre qu’on ne lâche pas.

« Recroquevillé sur ma mallette en face du portail, mon corps grand et maigre ressemble à un parachute déployé au fond d’un gouffre, mon futal se fait voile d’un navire à la dérive et ma chemise, blancheur désabusée par l’usage, se colle à ma peau, tandis que mes souliers trempent dans des flaques d’eau de pluie et deviennent des aquariums à mes pieds. » (p.14)

Sans doute l’autodérision est-elle une réponse à la vie qu’il mène : ses élèves ne viennent pas en cours, ses efforts pour enseigner ne servent pas à grand-chose, il ne reçoit pas régulièrement son salaire. Son sens du devoir reste aiguisé : il est un des seuls enseignants à venir assurer ses cours même quand la pluie rend les rues impraticables.

Un roman poétique.

Pour raconter l’absurde, Jocelyn Danga choisit d’attacher une dimension polémique à son récit. Muntu a les yeux ouverts sur sa réalité quotidienne. Muntu arpente les rues de Kinshasa, ses quartiers (« Matonge et ses bars désinvoltes » p.44), ses boutiques, ses marchés. On repère les noms des rues, on y respire ses odeurs, même les plus désagréables, pour en montrer les dégradations. Le roman de Jocelyn Danga est un roman poétique où la géographie dessine l’espace d’une mégalopole de « neuf mille kilomètres carrés » (p.131) qui vit et fait vivre des êtres dont ils font viscéralement partie. Les phrases épousent très souvent le rythme de la marche, des obstacles à franchir, de l’essoufflement que provoque la chaleur. Elle est un espace vivant, sonore. Muntu s’en souviendra lorsqu’il se retrouvera à Metz :

« À Kin, les bars sont nos oasis sociales. […] Nous buvons pour que le rosaire de goulée d’alcools forme dans nos esprits et dans nos cœurs un lac où se noient toutes les déclinaisons de nos calamités. Nous vociférons, intempéries des salives, nous nous récurons le larynx puisque la reconnaissance de notre droit d’exister s’avère être un besoin. Les bruits dans nos rues sont autant de SOS, et contrastent avec le culte occidental de l’intimité. » (p.237)

Tant qu’il arpente Kin, qu’il tente de s’y construire un destin en intégrant les vicissitudes liées à la voirie disloquée de la ville, aux transports saturés, à la pauvreté endémique, Muntu donne une voix aux personnages qu’il rencontre. Le lingala (que l’auteur ne traduit pas – et il a raison) côtoie un français nourri de nouvelles assonances, d’une syntaxe singulière. Les échanges oraux façonnent la perception que nous avons du réel, entre excès et théâtralisation du quotidien. L’écriture est souvent jubilatoire. C’est une des très grandes réussites de ce roman. Nous sommes transportés à Kinshasa ! On côtoie des kinois, chaleureux, excessifs, conviviaux, même s’ils « sont bornés par la détresse » (p.236)

Un personnage retient particulièrement l’attention, c’est celui de Moro, la maman de Muntu, présente tout au long du livre, affectueuse, attentive, douce. Pour elle, Muntu sait trouver les mots qui font d’elle l’être le plus précieux du monde :

« Ma mère m’appelle papa et apaise la marée trouble de mon âme. Je pose ma tête sur son épaule, son t-shirt absorbe mes larmes de la nuit, je me sens presque à l’abri de mes intempéries intérieur. Elle me tapote le dos, je redeviens, l’instant d’une consolation, le petit garçon qui, dans les bras de sa maman, déposait le monticule de ses chagrins. » (p.124)

Jocelyn Danga est un écrivain qui façonne ses personnages, ils sont la charpente de ce livre. Parce qu’il les connaît bien, il les fait vivre dans l’espace narratif comme dans leurs rapports les uns avec les autres. Parce qu’elle soutient le projet qui occupe l’esprit de son fils, elle va l’y aider. À ce moment du roman, le personnage de Moro et sa tendresse pour Muntu vont permettre au roman de basculer dans une deuxième partie qui se déroulera en France.

Dans l’avion qui le mène à Paris, Muntu parle comme le ferait un écrivain de «  sa poésie du caniveau » (p.157). Il ajoute « [je] tourne la page sur un nouveau chapitre de mon essence. » Et, de fait, Muntu n’utilise plus la même rythmique sans doute parce qu’il n’arpente plus les rues de la ville ni même les paysages qui l’entourent dorénavant.

Les chapitres se suivent de façon bien plus rompue au gré des expériences que vit le jeune homme. Les descriptions sont tout aussi sensibles mais formulées dans une langue plus académique (moins personnelle ?) :

« Des îlots de maisons parfois en pierre ou en briques crépies de terre, ornées de lierre, les cheminées et fenêtres comme une oreille et des yeux sur les toits. Je ressens l’âme de ces demeures, je devine les paroisses et leurs cloches, la ritournelle des vies de campagne, des petits villages, des vastes champs, un espace infini de verdure. Des troupeaux de vaches broutent l’herbe au-delà de la clôture au fil de fer, impassibles aux bruits des rails. » (p.167)

De cet univers bucolique, seul l’effet de contraste avec celui de Kinshasa est à retenir. La bascule est évidemment indéniable. Muntu va même pouvoir exercer sa faconde de professeur de philosophie devant un auditoire d’universitaires (p.176) ! et compenser un moment la frustration vécue devant la salle de classe vide du Groupe scolaire l’Avenir de demain de Kinshasa.

Quitter Kinshasa est-il vraiment possible ? Muntu a voulu y croire :

« Quitter ce trou à rats et embrasser la vie avec la langue. Le seau d’eau au-dessus de ma tête, je me verse sur le corps ce qui reste de Kinshasa. » (p.149)

Suffit-il alors de maitriser le langage pour être reconnu ? Pas sûr. Rencontrer, sympathiser avec d’autres personnes pour se construire un avenir qui ferait tomber le mur dévoyé de Kinshasa ? Oui, mais…

Qu’en est-il des échanges entre les êtres humains ?

« Lorsqu’on s’intéresse à une personne, comment savoir si c’est réellement cette personne qui nous importe, ou juste la part de ses origines qu’elle porte en elle, ce cordon ombilical que ni le temps ni le déni n’arrive pas à couper ? » (p.170)

On dirait bien que Né sur des pissenlits suggère une réponse : la langue, écriture et parole, révèle l’identité de qui s’exprime. Muntu est passionnément kinois, il vit en France, sa langue, son idiolecte sont vivants, modulables. Le français de Kin se fait bien à nouveau entendre lors de la rencontre avec Tabitha (p.210) ; la rythmique kinoise du chapitre «  Comme un vinyle » (p.228) reprend bien ses droits ; les phrasés se mélangent bien dans :

« Les courriers recommandés font toujours exploser le cœur. Toutdoum, Toutdoum, Toutdoum, comme le jingle de Netflix répété en boucle. Si un toubib me fout son stéthoscope sur la poitrine, il y a des chances qu’il se pète les tympans. » (p.191)

Les passages liés aux appels téléphoniques de Muntu avec Moro sont magnifiques. La beauté de leur relation est essentielle. La langue de Muntu en cisèle les traits. Celles liées à son départ sont d’une intensité émotionnelle particulièrement touchante. Elles ne frôlent jamais la mièvrerie.

Sans doute l’alchimie qui reliait Moro à la nature est-elle perdue : « Dans mon jardin les oiseaux ne chantent plus, les fleurs ne poussent plus, les battements du cœur sont des ronces asséchées », (p.252). Elle est remplacée par la folie : « C’est une hospitalité psychiatrique que le trou de mes yeux mendie à vos oreilles en ce moment ». (p.256) Le désespoir pourrait naitre du « vide sur le bout de ma langue comme un poème qui refuse de s’écrire. » (p.260) à ceci près que Muntu est déjà écrivain.

Ce titre : Né sur des pissenlits évoque une naissance. Pas seulement celle de Muntu, mais celle d’un auteur décidément prometteur.

Sonia Le Moigne-Euzenot

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