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La verticale du cri - Gaston Paul Effa

Il fallait donc que j’apprenne à déménager de moi-même.

Il fallait donc que j’apprenne à déménager de moi-même.

Gaston Paul Effa, La verticale du cri, Gallimard, 2019.

La verticale du cri de Gaston-Paul Effa est un récit initiatique (la couverture Gallimard le précise) rédigé à la première personne du singulier. Depuis Roland Barthes, ou depuis Jaap Lintvelt, le lecteur sait qu’il ne doit pas confondre un « je de papier » avec le je « réel » de l’écrivain. Ceci acquis, comment considérer un narrateur qui dès 2012 dans Je la voulais lointaine (édité chez Actes Sud) dit se nommer « Obama, un nom d’oiseau », et le répète dans cette nouvelle publication «  L’aigle est ton nouveau nom de baptême : Obama » (p.86) ?  Assez étonnamment si le premier affirme : « L’Afrique était derrière moi, je la voulais lointaine » (p.42) et insiste : « Il me semblait que j’avais laissé derrière moi, comme un rivage où je ne viendrais plus, cette Afrique qui me faisait honte » (p. 62), le second est envoyé chez les Pygmées de la forêt camerounaise à la demande de son père. L’un était fier d’imaginer qu’en vouant sa vie à la littérature, « j’aurais le sentiment d’être devenu un Blanc » (53), l’autre est humilié de se voir refuser les cadeaux qu’il apporte avec cette phrase : « Nous ne nous laisserons pas acheter par des Blancs. » (p.26). Obama est étudiant en philosophie, habite en Alsace, Obama est professeur de philosophie, porte le nom d’EPHA (p.32) et partage bien des points communs avec Gaston-Paul Effa. Obama raconte comment il se soumet à l’injonction de son père, sans d’abord la comprendre au point de lui en vouloir et s’en vouloir de lui avoir obéi « au doigt et à l’œil ». Il comprendra plus tard qu’atteint d’un cancer, le vieil homme souhaite lui faire découvrir ce que le jeune enseignant ne peut apprendre dans les livres. « Maintenant, je saisis mieux qui était mon père, un homme qui avait un œil en trop, comme Höderlin le disait d’Œdipe, un homme capable de planer au-dessus de tous les hommes, comme l’aigle, et de comprendre sans efforts le langage des cœurs et des choses » (p.99) Il rencontre Tala, elle est une féticheuse pygmée. Il entame alors un parcours intérieur jalonné d’interrogations, d’incertitudes, d’expériences souvent très intimes qui le pousse à des questionnements profonds et passionnants.

Difficile d’en dire davantage sur le contenu de ce parcours, sur ses étapes, d’abord parce que ce témoignage est particulièrement personnel, intime, tellement éprouvé plutôt qu’exprimé que seule la langue de Gaston-Paul est susceptible de suggérer, de faire sentir ce par quoi son corps doit passer pour apprendre de ses sensations, de ses sentiments, pour reconnaître ses émotions et repérer celles qui lui sont inutiles. « J’avais l’impression d’entrer dans une zone obscure, de m’approprier un peu de cette tradition animiste qui était la mienne et dont j’ignorais tout » (p.97) Aucun enseignement ne lui est imposé.

Ce récit est troublant. On se souvient de Chaïdana et Martial qui apprennent de Kapahacheu auprès des Pygmées dans La vie et demie de Sony Labou Tansi. Leur initiation se passait dans la forêt : unité de lieu. Rite et enseignements des Anciens. Ville et forêt ici. Obama quitte la forêt, retourne donner ses cours, passe à la télévision et revient reprendre son initiation auprès de Tala. Rite et enseignements des Anciens, vie au présent du XXI° siècle. Tala se renseigne à l’occasion sur ce que sont les sms ! Troublant aussi parce que le narrateur est tellement nourri de philosophie qu’il ne s’interdit jamais de solliciter les philosophes qu’il a étudiés dans le cadre de ses Humanités, qu’il ne s’interdit pas de solliciter la religion catholique alors même que Tala le conduit à éprouver tel ou tel apprentissage.

Tala sourit.

-La forêt demande vigilance et persévérance. L’aigle qui passe est ton double spirituel. Chaque animal, chaque être humain, chaque insecte a un double.

Je pensai alors à l’histoire sainte qui nous apprend que chaque saint a un double, je pensais aux dominicains qui ne sortent du couvent que par deux, à Thérèse de l’Enfant-Jésus dont le double est Théophane » (p.84)

Le narrateur de La verticale du cri livre donc une expérience humaine qui force l’intérêt et le respect même si ce témoignage peut parfois devenir gênant tant il est personnel. Le narrateur veut transmettre son expérience pour la partager : « si j’écris, c’est pour transmettre ce que j’ai reçu » (p.164) Il s’adresse même directement au lecteur à plusieurs reprises. Son ton est certes parfois un peu auctoriel, sans doute parce que son expérience l’a rendu heureux : « Il fallait donc que j’apprenne à déménager de moi-même » (p.149) Des affirmations semblent péremptoires : « j’accédai à l’état de transparence qu’on appelle vérité » (p.120) ou celle-ci : « l’Europe, c’est tout de même le berceau de la civilisation. Toute la civilisation occidentale est née là. C’est elle qui nous a permis d’émerger de la barbarie en nous aidant à entrer dans la modernité » (p.149). Attribuons-les à Obama, personnage de papier. D’autres sont très belles, elles concernent les enfants : « nos enfants ne nous appartiennent pas » dit Tala qui va développer son point de vue (p.134) ; elles informent sur le devoir de sauver les Pygmées de la déforestation (p.72).

L’écriture de Gaston-Paul est élégante, soignée, délicate et très choisie, elle est sage et emprunte de sagesse. Cette écriture, dans Rendez-vous avec l’heure qui blesse, publié en 2015, m’avait déjà impressionnée par sa qualité, sa musicalité qui contrastait avec le contexte terrible des camps de la mort. La plume de cet écrivain poursuit ici sa quête de l’harmonie :

Presque visibles, ses mots se tenaient entre nous comme une musique singulière qui naissait de la rencontre du maître et de l’élève, une musique nous transportait lentement dans la nuit fulgurante d’où elle avait surgi. (p.68-69)

Les narrateurs de ces trois livres (les seuls que j’ai lus) semblent reliés. Leur filiation de papier les relie à Tala. Le lecteur, de son côté ne peut se défaire de l’idée qu’Obama EPHA a bien des points communs avec Gaston-Paul Effa :

J’étais devenu sensible à ce qui vibrait, à ce qui frissonnait, je saisissais les moires qui savent signifier, sans l’avouer, l’impénétrable. (p.159)

S.LM-E

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