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Les jours viennent et passent - Hemley Boum (2019)

Femmes maudites, adoption, transmission...

Femmes maudites, adoption, transmission...

C’est le troisième roman d’Hemley Boum que j’aborde. Et, vous allez comprendre par ma chronique que je continue de prendre un plaisir certain à plonger dans l’univers de l’écrivaine camerounaise.

Les jours viennent et passent

Il s’agit d’un roman polyphonique qui voit quatre personnages s’exprimer. Tout d’abord les voix prépondérantes d’Anna et d’Abi , sa fille. Ces deux voix alternent dans la première partie du roman. Puis s’immiscent ensuite celle de Max le fils d’Abi et le témoignage de Tina, une jeune adolescente de Douala, amie amoureuse de Max. Ces prises de parole commencent sous la période coloniale. Mais si on doit suivre le cours de la narration de ce livre, tout commence autour des soins palliatifs que se voit administrer Anna dans un hôpital quelque part en France. Elle est atteinte d’un cancer en phase finale. Sa fille Abi panique, elle est divorcée et sa vie est loin d’être un long fleuve tranquille. Elle est toujours en relation avec l’homme responsable de la destruction de son foyer. Mais pour être au plus près du propos de la romancière, c’est Abi qui choisit de séduire ce sculpteur qui la comble pleinement. Cette inversion de l’initiative est essentielle. Comme sa mère, elle choisit de ne pas subir son homme, Julien, trop fragile. Cela prend des formes très différentes. Avec Anna, au-delà de Louis Tchoualé son mari, c’est au rejet de la belle-famille qu’elle se confronte. En particulier, celui de sa belle-mère. La scène où elle met son homme en difficulté, en envoyant bouler une réunion familiale, est particulièrement savoureuse. Sa belle-mère venait de lui apprendre, la joie à peine feinte, qu’une rivale, une co-épouse appartenant au clan, lui était opposée. Abi quant à elle, voit son foyer se dissoudre de manière brutale après la découverte de son infidélité par son mari. Je vous laisse découvrir les jours venant et passant pour ces deux femmes.
Des jours viennent et passent - Hemley Boum (roman, ed. Gallimard)
Hemley Boum, au travers de ces personnages féminins nous révèle des femmes à l’initiative. Le couple n’est pas un refuge absolu. On est loin de la femme camerounaise passive qu’on peut percevoir dans Cette inconnue d’Anne-Sophie Stefanini. On est loin de la femme potomitan des sociétés matrifocales post-esclavagistes. Pour Anna et Abi, les formes de relation qui naissent après la «  rupture »  diffèrent. Et elles sont intéressantes à observer. Il est essentiel de réaliser que la romancière place ces femmes dans une lignée de femmes mortes et de femmes qui adoptent. Femmes mortes en couche.
«  Je n’ai pas connu ma mère, elle est morte en me mettant au monde comme sa mère et la mère de sa mère avant elle. Trois générations de filles orphelines à la naissance, la vie qui commence dans la perte et le deuil. Abi  vint briser l’anathème » p.19.
Ce texte est une profonde réflexion sur l’adoption et la transmission. Des femmes élèvent ou reçoivent l’injonction d’éduquer la fille de l’autre, le fils de la fille. Avec des attentions relatives. On observe au-dessus de l’épaule de romancière des discours sur l’éducation très différents. Je pense à cette religieuse française qui recueille Bouissi et la rebaptise Anna. Cette religieuse dont Anna, l’orpheline, veut se faire aimer. Je pense à la scène de guerre larvée ou «  l’évènement » entre Awaya, sa mère nourricière et la nonne qui expérimente une séance de torture bien intentionnée sur Anna. Les représailles d’Awaya nous disent combien cette femme n’a jamais cessé d’aimer Anna, la fille de soeur morte en couche. Veillant sur elle à distance, à sa manière, constatant de même très lucide les mécanismes d’acculturation de la machine coloniale sur sa fille. La critique ne porte pas seulement sur les structures éducatives religieuses accompagnant la période coloniale. Anna se retrouve beaucoup plus tard dans sa vie à, comme Awaya, être dans la posture d’éduquer Jenny la fille de sa servante. Ou à redresser les dérives de son petit-fils.
«  Je t’ai donné jadis un enfant, tu n’en as pas voulu, l’enfant n’est plus. En voici un autre, tiens, prends-le. Il est à toi » p.360.
Parole d’Astou à l’endroit de Anna, sa patronne.

Les histoires du Cameroun

Dans ses deux derniers romans, Hemley Boum avait pris le soin de placer en toile de fond des aspects douloureux de l’histoire du Cameroun. Par exemple, dans Si d’aimer, le personnage de Moussa portait à lui seul la tragédie des élites musulmanes après le coup d’état de 1984, deux ans après la chute d’Ahidjo. Le maquis Bassa était le terrain de développement de l’intrique de son troisième roman Les maquisards. Ici, il y a deux axes historiques. Le maquis bamiléké qui s’est terminé avec l’exécution d’Ernest Ouandjé en 1970 et les dérives récentes de la secte Boko Haram au nord du Cameroun. Comment Hemley Boum arrive-t-elle à travailler sur deux aspects aussi hétéroclites en navigant dans le temps ?
« Louis qui deviendrait mon époux, tenait à la main un exemplaire de Discours sur le colonialisme à notre rencontre : à quoi tient une vie ? » p.92.
Dans le premier cas, c’est Louis Tchoualé, qui deviendra ensuite le mari d’Anna, va incarner ce volet historique. Il est bamiléké et, alors qu’il est encore au lycée, il partage avec Anna sa sensibilité pour la démarche des indépendantistes. Le hic, c’est que Tchoualé gère une tension au sein de sa propre famille, son père collaborant avec le régime d’Ahidjo pour réprimer les maquisards. Cet aspect du roman s’apparente à une suite de sa précédente oeuvre. On ressent l’impact du conflit pour les populations bamiléké dont l’omerta sur cet épisode historique repose à la fois sur la répression féroce du pouvoir central de Yaoundé sur ce maquis et les représailles des rebelles de l’UPC sur certains villageois ayant collaboré. Je me retrouve dans l’atmosphère d’Empreintes de crabe de Patrice Nganang. Louis s’empâte progressivement dans le système. Son désir de reconnaissance et son ambition éloignent Louis de l’idéaliste qui enthousiasmait Anna. Elle souligne l’embourgeoisement de ce dernier ou l’alignement sur la figure du père. Le lecteur a droit à cette narration par le biais d’Anna, sa première épouse. Boko Haram est décrit par le petit-fils Max et ses amis. Je vous laisse découvrir comment Hemley Boum traite la mécanique des attentats terroristes perpétrés par ces mouvements au nord du Cameroun et les processus d’endoctrinement construits sur les failles du système camerounais.

Mon point de vue

J’ai naturellement trop parlé sans vous en avoir dit assez. C’est la caractéristique des textes d’Hemley Boum, ils vous rendent bavard. Ma critique porte sur un point : la volonté de la romancière d’avoir voulu rassembler dans un même roman deux épisodes historiques renvoyant à des réalités différentes : la guerre de décolonisation menée par l’UPC, les avancées du djihadisme dans la région du Lac Tchad par Boko Haram. Ca pose un problème au niveau de la narration : la prise de parole des adolescents de Douala, celle des jeunes ami(e)s de Max,  est moins dense et rompt avec le rythme du propos d’Anna et d’Abi.  Mais dans le fond, cela n’enlève rien à la profondeur de ces personnages principaux, à l’intensité avec laquelle Hemley Boum nous fait vivre leurs choix ou leurs désarrois. La question de la mort se plante de nouveau au milieu d’un roman de la camerounaise et c’est vital.
Hemley Boum, Les jours passent et viennent
Editions Gallimard, collection Blanche, 2019, 330 pages
Photo Edouard Tamba
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  1. Belle chronique sur une œuvre polyphonique à plus d’un titre. Le parallèle avec Empreintes de Crabes de Patrice Nganang est intéressant. Le thème du problème Bamileke dans les guerres pré et post indépendance au Cameroun est traité sous un angle particulièrement intéressant par le Roman. La mécanique du subreptice basculement dans le terrorisme est également décrite ici avec à la fois subtilité et gravité. Hemley Boum explore son univers sous des prismes nouveaux en restant fidèle à son ADN littéraire. Un roman à lire et relire !

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