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Brazzaville, ma mère - Bedel Baouna
Ma mère, ce monstre...
By Gangoueus Posted in Congo, Gangoueus, Roman on 15 janvier 2020 2 Comments
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C’est le livre avec lequel j’ai terminé 2019 et entamé 2020. Un roman dédié à Brazzaville. Le premier roman publié de Bedel Baouna, critique littéraire et analyste politique.

Brazzaville

Il y a deux éléments clés dans le titre de ce roman : Brazzaville et Ma Mère. Les deux ensemble, même séparés d’une virgule peuvent vouloir dire quelque chose : Brazzaville, la matrice difforme qui produit plus de la moitié de la population congolaise. Mais la lecture que j’ai faite de ce roman, me convie cependant à séparer ces deux éléments. Bedel Baouna nous donne l’occasion de parcourir quasiment tous les arrondissements de Brazzaville sans aucune description de Brazzaville. Un ami me dira : « Gangoueus, tu ne vas pas imposer le contenu d’un roman » . Certainement pas, mais tout de même. Décrire une ville, dire une rue, raconter un caniveau, faire entendre la musique d’un quartier aurait été un exercice intéressant même s’il n’est pas l’apanage du commun des mortels.  Quelques auteurs y parviennent. Ce n’est pas la démarche souhaitée par Bedel Baouna qui introduit néanmoins certains chapitres ou paragraphes du roman par un lieu et une date. Il donne ainsi cette sensation de mouvement dans la ville situant les faits que nous raconte Florence entre décembre 2009 et octobre 2010.

Ma mère

Florence est la narratrice de ce roman. Elle est journaliste pour un grand média français et, si elle vient au Congo, c’est certes pour rejoindre le lieu de sa nouvelle affection comme correspondante, mais surtout pour aller à la rencontre de sa mère. Et Ô quelle mère est Jeanne Diawa! Est-ce d’ailleurs une mère ? Un monstre ? Florence a été soustraite de son influence dès sa plus jeune enfance par son oncle Al. Elle a vécu avec ce dernier en France. Jeanne est le personnage central de ce roman. Une figure énigmatique, complexe. Une personnalité qui aspire ou écrase ses proies selon son bon vouloir. Des hommes, des femmes, des puissants, des nantis, des anéantis viennent faire courbette au travers de cérémonies ritualisées auprès de cette dame inconditionnelle de Dostoïevski et de grands textes littéraires européens. Une personnalité insaisissable. Au-delà de la courtisane, Jeanne est une femme de pouvoir qui sait se montrer impitoyable dans ses relations. Des hommes forts tombent, d’anciens alliés, elle demeure imperturbable.
La quête identitaire de Florence va donc s’avérer complexe mais volontaire pour cerner cette femme. Tenter de disséquer ses choix, sa personnalité, de construire une relation. Saisir aussi la source de sa puissance politique, économique. Elle va découvrir une soeur cachée. Elle va essayer d’en s’avoir plus sur son père.

Ecrire sur sa mère

Ecrire sur ma mère constituait plus qu’un souhait, c’était un point de départ.  Erreur. Illusion. Aujourd’hui, c’est un point de rupture. Une rupture totale.  Elle m’a trop menti. […] J’ai le sentiment que je suis Persée, elle la Méduse. Il faut que je combatte un monstre. Je vais rassembler toutes mes forces pour cet ultime combat. Athéna est mon seul soutien. La déesse de ma détermination, du non-renoncement. La mission d’écrire, en tout cas, je la mènerai à son terme. […] Le roman de ma mère prend donc une autre direction. Le ton change. Désormais j’y suis impitoyable. Je règle mes comptes avec l’autre moi-même. Par les mots j’ai porté Jeanne, par les mots je vais la descendre.
p. 170. Brazzaville, ma mère. Ed. Le Lys bleu
Bedel Baouna nous conte son désir d’écrire. Disons que c’est plutôt Florence qui nous raconte comment Dostoïevski et Sony Labou Tansi l’ont encouragé et poussé à l’acte d’écrire.
Alors que le premier terrain des échanges avec sa mère porte sur la littérature et sur le désir de Florence d’écrire, cette mère, brutale, n’hésite pas à contester, sinon démolir la démarche de sa fille retrouvée :
Sur un ton doux, je l’informe de ma pressante envie :
– Boxer contre la langue et l’écriture sera désormais ma tâche quotidienne…
Son regard  passe de la casserole à mon visage : « commence donc par mettre en scène ta propre vie » lâche-t-elle.
Par ce dialogue, vous avez toute la violence mais aussi l’exigence des attentes de Jeanne.  Et le projet de Florence est de se mettre à la hauteur du défi. Elle n’a pas d’autres meilleures matières à modeler que celle de sa mère. En savoir plus sur elle, est nourrissant pour l’imaginaire d’un écrivain en herbe. Aussi, trouve-t-on une intertextualité riche dans ce texte qui emprunte à la musique classique, à la musique contemporaine congolaise, à la littérature, à la philosophie. Mais, et c’est au fond mon point de vue : si Jeanne Diawa avait à lire le roman de sa fille que dirait-elle ? Cette quête identitaire est censée à déboucher sur la mort d’une jeune femme longtemps orpheline de sa mère et voir l’émergence d’une écrivaine talentueuse. On doute de la réalisation du projet. Ce qui serait le plus gros échec de Florence qui n’aurait alors pas su gagner le respect de sa mère.

Mon avis

Bedel Baouna est un critique littéraire. C’est un acteur que je respecte. Il m’a demandé d’être le plus franc possible. Je pense que c’est un ouvrage qui a un potentiel important par les multiples possibilités qu’il offre tant dans le traitement du sujet, la trame à construire que par des aspects très croustillants à explorer : L’ésotérisme et l’occultisme dans les cercles de pouvoirs congolais, la violence politique et la sexualité, le matriarcat ou les relations mère-fille qui à mon regret sont peu souvent abordées en littérature africaine. Le choix du travestissement qu’il prend en se mettant dans la peau d’une femme de 35 ans est de mon point de vue réussi. C’est audacieux, je dirais même espiègle. Il est difficile de contester la légitimité de Florence ce personnage de Baouna, même dans sa perception ou dans l’usage qu’elle a de la sexualité. Il aborde les complexes, la fragilité de cette femme avec beaucoup de finesse.  Il serait intéressant d’entendre des lectrices s’exprimer sur la crédibilité des différents personnages féminins de ce roman.
Ma réserve porte sur le caractère inabouti de sa démarche et ce, dans tous les axes qu’il entreprend. Prenons l’écriture. Elle est bonne, correcte. Quand, il développe un discours sur la littérature ou sur l’écriture, on sent qu’il est dans son élément. Quand il introduit la sexualité, sa narration semble s’élever, elle est maîtrisée, même s’il parle d’une sexualité féminine. Cependant son écriture n’est pas au niveau où on pourrait l’attendre par manque de constance. Ou pour être plus précis, en raison de différents niveaux d’écriture qui relève du relâchement pour moi. Je le dis parce que je sais Bedel très exigent vis à vis des auteurs qu’il critique. Toujours sur l’écriture, pour une phrase, on sait en tant qu’observateur si elle est le fait d’un premier jet ou si elle a été retravaillée, revisitée, poncée jusqu’à la perfection. La littérature, la bonne, c’est beaucoup de cela. Quand je lis Nimrod, je sais que pour chaque ligne, il en a écrit cinq ou dix. On a l’impression que la finition manque. Les gros mots que Baouna plante de temps en temps et qu’il emprunte au milieu universitaire ne font pas illusion. Je pourrai m’attarder sur les personnages. Jeanne Diawa par exemple. Pour quelqu’un qui fait référence à Sony Labou Tansi, on pense toujours au Martial de La vie et demie qui finit par peupler notre tête de ses apparitions si singulières dans le fabuleux roman de l’écrivain congolais. Au personnage de Jeanne, dans ses intrigues, en tant que lecteur, on s’attend à quelque chose d’aussi abrupt, de plus rock, de plus sensuel. On a le sentiment au départ du roman qu’on va naviguer dans les alcôves du pouvoir congolais et aborder les angles morts de l’histoire congolaise, par l’intime chaud et humide, par le froid cérébral et implacable. Et il ne se passe pas grand-chose. Même le crime politique qui constitue un élément de la quête de Florence s’écroule comme une calzone sortie du four. J’ai ma thèse là-dessus. J’ai le sentiment qu’on ne peut pas ou plus écrire librement sur le Congo d’aujourd’hui. L’écrivain est comme neutralisé par une forme d’autocensure inconsciente. De ce point de vue, le texte de Baouna me dit toute la puissance du dernier roman de Mabanckou, Les cigognes sont immortelles, où l’écrivain aborde par le prisme du regard d’un enfant, les assassinats en quelques jours d’un chef d’état en exercice, un ancien président de la république et de l’autorité religieuse la plus importante du pays.  Alors, on peut faire référence à La Flûte enchantée de Mozart qui construit l’essentiel de la trame de ce roman. Mais, on peut se brûler les ailes à faire le parallèle tant la disproportion est grande en termes d’exigence sur le travail artistique. Je terminerai par les dialogues, qui encore une fois, ne sont pas à la hauteur de la finesse des personnages qui s’expriment.
Il n’empêche qu’il y a de très bonnes réflexions dans ce livre. Je pense en particulier à ces mots de la mère sur la nouvelle famille qu’on se forme par le crime, le sang versé. Nous parlons de Brazzaville, ma mère, le premier roman de Bedel Baouna qui se lit bien, qui est un bon livre, malgré mes réserves. Il y a des moments très intenses, souvent quand il parle de littérature, son personnage s’essayant à l’écriture ou quand la mère se positionne en critique littéraire. Il y a des vérités aussi qui sont terrifiantes mais très justes au fond, les allégeances pour trouver sa place dans l’échiquier congolais, la place du surnaturel…
Faites-vous votre propre idée.
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  1. Je ne suis pas trop convaincue par ce papier. A-t-il été écrit par un lecteur ou un critique? Pas structuré en tout cas ! Et c’est bien dommage ! Je n’ai pas encore lu ce roman mais j’ai une question: c’est un roman homo ou hétérodiégétique? L’auteur ne pouvait pas montrer toute la ville dans le cas de la première personne; si c’est la troisième, la critique est fondée.

  2. Bonjour Kibelolo, cette chronique a été écrite par un lecteur. Et elle se termine par une phrase importante : « Faites-vous votre idée ». Une fois que vous aurez lu le livre, nous pourrons discuter du bien fondé de cette analyse. Lisez donc Bedel Baouna et venez ensuite échanger avec nous. Bien à vous, Gangoueus

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