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Fin d’un jeu Un écrivain à Moisant
Tactical ignoring: On parle de tactical ignoring quand on choisit de ne pas réagir face à tel ou tel comportement.
By Abdoulaye Imorou Posted in Abdoulaye Imorou, Roman, Togo on 9 juillet 2020 0 Comments
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Fin d’un jeu
Un écrivain à Moisant

 

Mais l’anthropologie ne fait pas autre
chose lorsqu’elle relève par exemple,
l’image que tel ou tel peuple primitif
se fait des Européens et qu’elle exclut
d’emblée, parce qu’il ne s’agirait là que
d’une « représentation collective »,
l’idée que cette image puisse éclairer
certains aspects de l’« âme occidentale »

Bernard Mouralis
L’Europe, l’Afrique, la folie.

 

L’invitation de Théo Ananissoh est un roman publié chez Elyzad (Tunis) en 2013. La couverture réalisée par Héla Chelli est assez captivante. Sur une première moitié, on voit une photo assez floue et un peu jaunie de deux personnes qui partagent un verre. Sur une deuxième moitié, un champ de tournesol. Le ton jaune de l’ensemble apporte une unité. Il en est de même de la manière dont chacune des moitiés laisse une impression de rustique et appelle à la convivialité.

Cette belle couverture dit, tout simplement, ce que devrait être une invitation : un moment de paix, de simplicité, de partage.

On est en 2010. Théo, écrivain togolais installé à Düsseldorf est invité, pour quatre mois, en résidence d’écriture à Moisant, un bourg situé en Touraine, à une dizaine de kilomètres de Neuillé (88). La résidence est organisée par la Maison des écritures, qui accueille, chaque année, un écrivain. Théo est logé dans un vieux presbytère et reçoit une bourse mensuelle de 1500 euros. Il ne lui reste donc plus qu’à se mettre au travail sans oublier de profiter du séjour. Sauf que, les choses ne sont pas aussi simples.

Inutile de tourner autour du pot. Quand un écrivain africain débarque dans un bourg perdu quelque part en France, on ne peut s’empêcher de se demander comment les choses vont se passer, surtout, lorsque, entre les hôtes et leur invité, il y a Louis Ribassin. Je vais donc revenir ici sur le comportement des membres de la Maison des écritures, celui de Théo puis celui de Ribassin.

La Maison des écritures

La Maison des écritures est une structure associative qui accorde des résidences depuis plus d’une dizaine d’années. Les membres de l’association ont donc une certaine expérience et les critères de sélection sont clairement définis. En l’occurrence l’écrivain est sélectionné en fonction de la qualité des textes qu’il a déjà publiés.

L’association réserve à Théo un accueil chaleureux. Les membres l’invitent régulièrement chez eux, l’amènent au cinéma, visiter les alentours, lui présentent leurs amis. Ils ont l’intelligence de voir en lui, pour paraphraser Waberi, d’abord un écrivain, accessoirement un Africain[i]. Cela apparait notamment dans la place qu’occupe l’Afrique en termes de sujet de conversation. Le continent remplit, on s’en doute, une fonction phatique dans le sens où il permet de démarrer les conversations et provoque les rencontres. C’est notamment le cas lorsque Mme B. organise une soirée pour présenter à Théo une dame qui a des enfants métisses (p. 69). Mais les discussions qui tournent autour de l’Afrique ont le mérite de ne pas être compassées mais à la fois engagées et franches. Bernadette, par exemple, n’hésite pas à critiquer la manière dont la famille de son médecin béninois arnaque ce dernier et profite largement de sa naïveté (p. 116). Cette spontanéité se retrouve dans les conversations plus intimes. Michèle qui déjeune régulièrement avec Théo se livre volontiers à lui. Ils parlent de son enfance difficile, des relations compliquées avec ses parents (p. 105). En fin de compte, la Maison des écritures se montre à la fois professionnelle et humaine.

Ce sont ces qualités qui lui permettent de gérer correctement le cas Ribassin. Yvonne, la présidente de l’association choisit d’aborder frontalement le sujet avec Théo. Ribassin l’a invité, ou plutôt, a exigé qu’il lui rende visite. Pour des raisons politiques, la Maison n’est pas vraiment en mesure de décliner. Mais elle se refuse également à imposer la visite à Théo, raison pour laquelle elle ne l’inscrit pas dans le programme officiel comme demandé (86). Elle opte pour une solution intermédiaire : laisser Théo prendre, librement, la décision lui-même (p. 100).

Théo

Le regard que Théo pose sur Moisant est fin. Il a le bon sens de rester écrivain, de ne pas jouer à l’ethnologue, à l’Africain qui rendrait à l’Occident la monnaie de sa pièce en allant étudier un village de la France profonde. Son regard a l’humilité de s’attarder, d’abord, sur ses fragilités à lui, ensuite sur celles de ses hôtes. Tout comme les membres de la Maison des écritures, Théo se montre à la fois professionnel et humain. Son intérêt pour la nature apparait dès le trajet qui le mène de Tours à Moisant lorsqu’il dit à Yvonne qu’il aurait aimé arriver avant les moissons pour pouvoir apprécier le changement de paysage (p. 13). De même, il se plait à comparer Moisant et Düsseldorf et apprécie le sentiment de calme qu’il ressent lorsqu’il se promène dans les alentours du bourg (p.14). L’état décati de son logement le gène dans un premier temps. Il apprend vite à s’en accommoder. Théo est d’abord honnête envers lui-même comme l’indiquent ses réflexions sur sa famille et sa vision de l’Afrique. Par exemple, il ne se cache pas qu’il n’a jamais aimé son père (p. 35), qu’il se sentait plus proche de sa mère. Il est conscient qu’il peut être arrogant et n’est pas exempt du mépris de l’érudit pour les imbéciles (p. 37). Cela ne l’empêche pas de douter de son talent, de se demander s’il sera à la hauteur de la résidence, s’il mérite le cadeau qui lui est ainsi offert (p. 54). Théo sait se montrer sensible et apprécier les invitations des uns et des autres.

Il en profite aussi pour se renseigner davantage sur Ribassin. Il est ainsi préparé lorsque, peu avant la fin de son séjour, il se rend dans son château. La rencontre n’en est pas pour autant moins rude. Dès le début, Théo doit faire face à la volonté affichée de Ribassin de le dominer, de le soumettre, de l’humilier. L’écrivain essuie piques sur piques. Il reçoit frontalement les insultes : « C’est vrai que dans votre roman – que j’ai parcouru vite (petit geste dédaigneux de la main) – vous ne vous aventurez pas sur ce terrain gigantesque pour votre petite âme » (p. 133). Mais Théo a la force et la présence d’esprit de ne pas répondre aux provocations. Il se lève et s’en va. Simplement. Il a signifié ainsi à Ribassin que les temps où il avait le pouvoir de mépriser les Africains et de les commander sont bel et bien finis.

L’autre force de Théo vient de ce qu’aussitôt qu’il quitte le château, il ferme la parenthèse. Il a autre chose à faire, comme profiter du reste de son séjour et de ses hôtes. Il part ainsi de Moisant avec de bons souvenirs. Le lecteur aussi : Le dernier chapitre du roman porte sur un moment de paix, de simplicité et de partage.  Florence offre à Théo deux tomes du Tableau de la littérature française et lui écrit sous forme de dédicace : « Devant témoin, tu t’engages à m’envoyer chacune de tes publications » (p. 145).

Dans le fond, les relations entre Théo et les membres de la Maison des écritures se caractérisent par l’absence de ce que Mbembe a appelé les métaphysiques de la différence[ii]. Ce sont justement ces métaphysiques que Ribassin a voulu réanimer. Théo l’a tenu en échec, tout simplement, en lui opposant le silence.

Ribassin

Mais est-ce qu’il vaut encore la peine qu’on parle de lui ? J’aurais envie de répondre « non ». Mais ce serait commettre une erreur : il y a une différence entre répondre par le silence et ignorer une réalité. Si Théo peut lui opposer le silence c’est bien parce qu’il est pleinement conscient de ce que représente Ribassin et de la situation dans laquelle il est lui, Théo, écrivain africain en résidence d’écriture non pas à Baounda mais à Moisant. Théo Ananissoh explique très bien tout cela ici, dans Les lectures de Gangoueus[iii] et encore mieux dans L’invitation.

Théo Ananissoh, L’invitation
Tunis, Elyzad, 2013

[i] Abdourahman Waberi, « Les enfants de la postcolonie. Esquisse d’une nouvelle génération d’écrivains francophones d’Afrique noire », Notre Librairie, n° 135, 1998, p. 11.
[ii] Achille Mbembe, « À propos des écritures africaines de soi », Politiques africaines, n° 77, 2000, p. 16.
[iii] Lareus Gangoueus, Les lectures de Gangoueus : « Invité : THEO ANANISSOH pour “L’Invitation” », Paris, Sud plateau TV, 4 novembre 2013. Émission web. URL : http://www.sudplateau-tv.fr/2013/11/04/theo-ananissoh-pour-linvitation-2/.

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