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Tais-toi ou meurs Une lecture du Chroniqueur du PR de Barnabé-Akayi

Chroniques de la pègre politique au Bénin

Chroniques de la pègre politique au Bénin

Tais-toi ou meurs
Une lecture du Chroniqueur du PR de Barnabé-Akayi

With great power, comes great irresponsibility.
Deadpool

Daté Atavito Barnabé-Akayi est un écrivain béninois qui touche à tout puisqu’il est autant poète [1], romancier [2] que dramaturge [3]. Auteur reconnu, ses œuvres sont au programme scolaire au Bénin [4] et la pièce lue ici [5] a reçu le Prix du président de la république en 2017 [6].

Le chroniqueur du PR est une pièce sobre et minimaliste dans le sens où elle compte seulement deux tableaux et deux personnages sur scène à savoir Le chroniqueur et Le confrère. Dans le premier tableau, les deux journalistes qui sont également des amis critiquent la présidence. Dans le deuxième tableau, Le confrère est devenu président et Le chroniqueur son prisonnier, un prisonnier torturé et sur le point d’être exécuté.

D’un point de vue référentiel, la pièce s’attaque à l’histoire immédiate du Bénin. Et comme à son habitude, Bernabé-Akayi renvoie à un certain nombre d’événements béninois en partant du principe qu’il appartient au lecteur de savoir de quoi il parle. Sur ce point Kangni Alem écrivait à propos de Errance chenille de mon cœur [7] : « 99% des références topographiques, une grande quantité des dialogues renvoient aux lieux et langues du Bénin. Et jamais l’auteur ne vous expliquera grand-chose, à vous de deviner [8] ». Cette manière de procéder peut déstabiliser le lecteur qui ne dispose pas des clés nécessaires [9]. Mais elle permet à l’auteur d’instaurer un rapport de connivence avec le lecteur qui suit l’actualité béninoise, qu’il soit ou non du pays. De l’autre côté, elle engage celui qui est peu familier de cette actualité à entreprendre un travail d’exégèse, à se tourner vers son dictionnaire, son encyclopédie ou son moteur de recherche préférés, bref à faire son boulot. Les textes de Bernabé-Akayi refusent ainsi la lecture paresseuse et l’effet d’exotisme.

Ici, le lecteur comprendra que dans le premier tableau, Le chroniqueur et Le confrère parlent de l’affaire Ajavon qui a marqué le début de la présidence de Patrice Talon et que, d’une manière générale, la pièce pose la question de savoir pourquoi la politique au Bénin va si mal. Elle ne se contente pas de l’argument bateau de la main mise occidentale. Elle interroge les responsabilités de la société béninoise dans son ensemble. La peinture qu’elle dresse de cette société n’est pas sans rappeler le milieu du crime organisé.

Dans ce milieu, chacun sait qui sont les caïds, quelles sont les exactions qu’ils commettent mais tous supportent d’une manière ou d’une autre le système soit en cherchant à en tirer profit, soit en s’abstenant de le dénoncer, le plus souvent, par peur des représailles. Le milieu suit une organisation hautement hiérarchisée avec des grades bien définis et surtout des egos proportionnellement surdimensionnés. Chaque caïd attend de ses subordonnés un respect et une obéissance sans faille et le parrain exerce un pouvoir absolu sur tous.  Les égos sont d’autant plus développés que les caïds et le parrain sont persuadés d’agir pour le bien de la communauté et d’être les seuls à pouvoir le faire ; que le système n’admet aucun contrepoids ni frein puisque les lois communes sont ignorées et n’ont aucun pouvoir de dissuasion. Cependant, malgré le sentiment d’impunité qui semble en résulter, caïds et parrain sont constamment sous le coup de deux hantises. Ils ont peur que la loi finisse par les rattraper ou que de plus malins qu’eux prennent leurs places. Et face aux hantises, une règle d’or règne en maître : tais-toi ou meurs. Tais-toi, c’est-à-dire ne balance pas, ne conteste pas, ne prétends pas devenir parrain à la place du parrain. Meurs, c’est-à-dire disparais symboliquement ou physiquement.

La même règle a cours dans la société béninoise. Le président se comporte comme un parrain. Il élimine la concurrence. La pièce laisse ainsi entendre que l’affaire Ajavon résulte de la volonté de Patrice Talon de tuer symboliquement un ancien collaborateur devenu gênant et qui loucherait un peu trop du côté de la Marina. Dans le deuxième tableau, Le confrère fait taire Le chroniqueur par peur que les articles de ce dernier ne le discriminent et ne menacent son siège de président. Alors même qu’il le torture, il lui explique qu’il agit par amitié, pour son bien. Un tel comportement de la part de quelqu’un qui critiquait les dérives présidentielles peut étonner. Mais, dès le premier tableau, un certain nombre d’indices préparaient le lecteur. C’est ainsi que Le confrère trahissait un certain ego-trip lorsqu’il s’agaçait de ce que le vote d’un mendiant ait la même valeur que le sien (p. 44). Mais Le chroniqueur lui-même n’est pas épargné. On apprend qu’il a aidé Le confrère à accéder au pouvoir en falsifiant l’information. De même, les responsabilités de chaque strate de la société sont soulignées. Les étudiants ne feraient aucun effort pour apprendre mais, à les entendre, ils inventeraient la lumière tous les jours (p. 44). Quant au peuple, il serait paresseux et pusillanime et n’aurait que les dirigeants qu’il mérite (p. 40).

Selon la pièce, c’est cette façon de vivre la société et l’exercice du pouvoir qui demande à être repensée de manière à promouvoir l’idée d’une société de droit :

« On doit apprendre aux enfants dès le bas âge et, depuis le ventre de leur mère, qu’être président n’est pas une fonction divine. C’est une question de responsabilités et du respect des textes ! » (p. 43).

On pense souvent que le problème en Afrique est lié au fait que les présidents sont des monstres et le peuple analphabète. Le chroniqueur du PR invite à regarder au-delà. Il apparait que dans cette partie du monde comme ailleurs, le président n’est finalement qu’un Monsieur-tout-le-monde avec son ego démesuré, sa certitude qu’après lui le déluge et le pouvoir de faire ce qui lui plait. La seule différence est qu’ailleurs, la société met en place des dispositifs visant à empêcher ceux qui sont au pouvoir de faire ce qu’ils veulent et à les forcer à contrôler leurs egos : « Cependant Obama écoute le protocole et se laisse guider ! Pour moi, c’est ça, être intelligent » (p. 27). Le défi, pour l’Afrique, n’est pas de trouver de bons présidents, honnêtes, travailleurs, mais de mettre en place des garde-fous à ceux qui parviennent à se saisir d’une parcelle de pouvoir, qu’ils soient présidents, professeurs d’université, douanier en faction, chauffeur de taxi devant un voyageur un peu timide, un voyageur un peu timide devant plus timide que lui. La bonne nouvelle est que ces garde-fous se mettent doucement en place. La règle du tais-toi ou meurs est de moins en moins absolue. La preuve ? On n’a pas fait taire Daté Atavito Barnabé-Akayi pour avoir publié Le chroniqueur du PR. On lui a remis le Prix du président de la république.

Abdoulaye Imorou

[1] Jean-Paul Tooh Tooh, « Poétique du lyrisme dans Noire comme la rosée et Tristesse ma maîtresse de Daté Atavito Barnabé-Akayi », Chroniques littéraires africaines, 18 novembre 2019. URL : http://chroniqueslitterairesafricaines.com/393-2/jean-paul-tooh-tooh/?fbclid=IwAR2UJDwZT8a-J-wR2cvbQiiQ46dcD6OWja7MpXZtucFVb4di6vP-ELwIPHw.

[2] Kangni Alem, « Errance chenille de mon cœur », Inch’Alem. Le blog de Kangni Alem, 6 décembre 2015. URL : http://kangnialem.togocultures.com/errance-chenille-de-mon-coeur/.

[3] Adebayo I. Cyriaque Adjaho, « LES CONFESSIONS DU PR, Daté Atavito Barnabé-Akayi », Biscottes littéraires, 22 novembre 2017. URL : https://biscotteslitteraires.com/confessions-pr-date-atavito-barnabe-akayi/.

[4] Lareus Gangoueus, Les lectures de Gangoueus : « Invité : DATE ATAVITO BARNABE-AKAYI pour “Errance chenille de mon cœur” », Paris, Sud plateau TV, 5 novembre 2018. Émission web. URL : http://www.sudplateau-tv.fr/2018/11/05/les-lectures-de-gangoueus-invitee-date-atavito-barnabe-akayi-pour-errance-chenille-de-mon-coeur/?fbclid=IwAR0pfvN8gu5-OJK493_3NMR2hvwhXUx8yr6nDRnEafMZYnnkDzaR1PbddOk.

[5] Daté Atavito Barnabé-Akayi, Le chroniqueur du PR, Cotonou, Plumes Soleil, 2016 ; Notes de Kangni Alem, de Florent Couao-Zotti et de Hermas Gbaguidi.

[6] Sam Boton, « “Prix du président de la République” au Bénin : Daté Atavito Barnabé Akayi, lauréat », La nouvelle tribune, 11 novembre 2017. URL: https://lanouvelletribune.info/2017/11/prix-president-republique-benin-atavito-barnabe-akayi-laureat/.

[7] Daté Atavito Barnabé-Akayi, Errance chenille de mon cœur, Cotonou, Plumes Soleil, 2015.

[8] Kangni Alem, « Errance chenille de mon cœur », art. cit.

[9] Voir la question que pose Mame Astou Kebe à ce sujet autour de la 30e minute de l’émission Les lectures de Gangoueus portant sur Errance chenille de mon cœur. Cf note n°4.

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